" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 5

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 5




Semaine 5

C'était peut-être le lendemain ou le surlendemain, et je dormais dans le salon à ma place préférée, contre le coussin de soie sur le canapé, quand Onaké rentra dans la pièce et hurla au Colonel sa mère qu'elle ne voulait pas être dérangée. Elle ferma la porte. Elle alla directement au piano sans me regarder, s'assit sur le tabouret blanc et posa ses mains au dessus du clavier. Onaké tremblait de la tête aux pieds. C'était
imperceptible mais moi je le sentais très bien. Par contre le tremblement de ses mains était beaucoup plus visible. Elle essaya de jouer mais elle n'y parvint pas comme si quelque chose la paralysait. Elle se précipita vers moi. Sa main tremblante me saisit.Onaké se laissa avaler par le canapé moelleux.
- Je suis malade Petit Tigre et bientôt je ne pourrai plus jouer. L'année dernière, c'est seulement quelquefois la nuit que je me réveillais en tremblant, les mains engourdies. Il me suffisait de boire un verre d'eau et de bouger un peu et tout rentrait dans l'ordre. Les tremblements s'arrêtaient. Aujourd'hui, ça m'a pris en pleine séance d'essayage chez Mishimura. Tout d'un coup, devant le miroir. J'ai senti quelque chose d'incontrolable m'envahir. Je suis partie aux toilettes. L'eau fraîche m'a un peu calmée. J'ai retrouvé l'équilibre mais mes mains ont continué de trembler horriblement. Je ne les contrôlais plus. J'ai prétexté un coup de fatigue et remis la séance d'essayage à un autre jour. J'ai planté le Colonel avec la couturière pour qu'elle discute des délais de livraison et j'ai filé dans la voiture. J'ai glissé les mains dans mes poches et j'ai attendu le Colonel en priant pour que cessent ces tremblements. Ils ont cessé quand ma mère est arrivée de mauvaise humeur, soutenant que je faisais de plus en plus de caprices. Et puis en arrivant ici, ça m'a repris. Je pense que j'ai tous les symptômes de Parkinson. Si c'est ça, je suis finie, Petit Tigre. Si c'est ça je n'ai plus qu'à me jeter par
la fenêtre. Si je ne peux plus jouer, je peux mourir.
- Mais enfin, me suis je mis à ronronner. Je viens d'arriver, Onaké. Tu es le commencement de ma seconde vie, c'est impossible de m'abandonner si jeune et de t'abandonner si facilement à la mort... Tu es si géniale !
En même temps que j'avais prononcé le mot "jeune" en langue chat, je sentis que j'avais beaucoup vieilli. Nous ne devions pas être le lendemain ou le surlendemain de mon arrivée ici, mais certainement plusieurs semaines plus tard. Je devais avoir de sérieux problèmes de temporalité. Maintenant, en effet, j'occupais toute la surface des genouxserrés d'Onaké, je débordais même et je n'étais plus perdu dans la
rigole de ses cuisses serrées.
Comme si mes ronronnements avaient été de puissants narcotiques, les mains d'Onaké se calmèrent d'un coup.
- Petit Tigre, oh mon Petit Tigre, regarde, tu es mon filtre magique, mon remède. Regarde mes mains, c'est passé... Peut-être qu'Onaké devient folle, peut-être que sa propre vie lui fait peur. C'est ça qui la fait trembler comme une feuille. Je suis folle et malade, Petit Tigre ?
Onaké tenait ses mains, paumes vers le ciel et doigts serrés, comme si elle faisait une offrande. Elle souriait, rassurée. La crise était terminée.
Elle se leva et entrouvrit la porte :
- Colonel ?... Tu m'entends ?... Peux tu me servir un thé vert bien chaud. Le thé vert au lotus d'Hishima. S'il te plait! Merci.
- Je demande à Kikou de faire chauffer de l'eau et je te le porte, répondit Colonel.
La mère d'Onaké arriva en tenant un plateau de laque noir où étaient posés une théière de porcelaine bleue et une gobelet assorti. Elle laissa le plateau sur le guéridon près du sofa et repartit. Une odeur de petit étang vert perdu dans les fougères sortit de la tasse remplie par Onaké.
Un doux parfum de promenade au grand air, en automne ou en hiver, quandl'air picote aux narines. Je fermais les yeux pour renifler ce breuvage de liberté. De longues minutes s'écoulèrent. Onaké vida son gobelet et l'odeur des forêts parcourue par le vent s'estompa. J'approchais mon museau pour sentir les dernières effluves.
- Gourmand! Murmura Onaké. Tiens chat gourmand, lèche mes doigts.
Onaké renversa le fond du gobelet, à peine quelques gouttes, sur ses doigts.
Délicatement je lapais le liquide délicieux qui ruisselait sur les longs doigts d'Onaké. Elle me caressa le museau en souriant et nous nous sommes endormis l'un contre l'autre.
Je vis alors arriver sur la corde tendue à travers l'espace infini du ciel, mon passeur, Ronrono Chapati.

Ronrono Chapati avait vraiment fière allure. Il était royal, beaucoup plus grand qu'un chat ordinaire, avec son pelage soyeux tacheté. Il avançait avec une souplesse extrême et son déhanchement devait renverser plus d'une femelle. Mais malgrè cette allure de pacha, il était avenant, bavard et d'une très simple gentillesse. Je lui dis que j'étais content de le revoir. En même temps je comprenais que chaque fois qu'il m'apparaissait, je changeais de posture, de prénom, de lieux et de maîtres. A mon air, Ronrono comprit que je regrettais de quitter Onaké.
- Ne t'inquiète pas, Lucien, tu y retourneras, tu la reverras encore Onaké. Onaké a une destinée très particulière que tu accompagneras. Je ne peux pas t'en dire davantage.
- Onaké m'appelle Petit Tigre.
- Oui. Mais sâche que pour nous, les passeurs, le prénom qui compte c'est le premier qui nous est donné par un humain. Mameth Levantre t'a appelé Lucien. C'est ainsi. Lucien c'est pas mal, tu sais. C'est original. Il y a tellement de Pompon, de Minou, de Noirot, de Soyeux et de Troulala...
- Crois-tu que Mameth Levantre va me garder?
- En ce qui concerne Mme Levantre, je ne peux absolument rien te dire, Lucien. Rien de rien. Elle est dans la liste rouge.
- Ah bon !... Et toi, ton prénom, il vient d'où?
- Du Bengale. Je suis un chat du Bengale et l'homme qui m'a appelé ainsi pour la première fois était le Maharaja de Mandalay.
- Je suis très fier Ronrono Chapati que tu sois mon passeur. Vraiment.
Ca me plaisait beaucoup d'avancer sur la ligne invisible des destinées qui me menaient d'une existence à une autre, guidé par un chat aussi exceptionnel. J'aurais voulu que notre conversation se prolonge. Je voulais lui demander qu'il me raconte qui était le Maharaja de Mandalay. Mais je n'eus le temps de rien. Je venais subitement d'entrer
dans ma troisième vie, sans même avoir pu dire au revoir à Ronrono Chapati.


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