" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 6

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 6

 
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Semaine 6

Je me suis réveillé sur un coin de trottoir mouillé dans une petite rue dallée de grosses pierres plates séparées les unes des autres par des joints de ciment peints à la chaux blanche. La peinture était délavée et le blanc était devenu presque gris. Il tombait une petite bruine qui pénétrait le poil et le ciel était gris comme du plomb. Il n'y avait pas âme qui vive dans les parages. Tous les rez de chaussée des maisons étaient fermés, les fenêtres obturées par des volets de bois, les boutiques closes. Je suis arrivé au virage, là où se trouvait la fontaine sous un eucalyptus. Le resto de Patalina était ouvert. C'était le seul restaurant de l'île qui restait ouvert toute l'année, avec le café de la place, une fois la saison touristique finie. Sous les canisses ruisselantes de la terrasse censées protéger du soleil, trônait la vieille chatte borgne Kali et ses trois fils maigres et agressifs, tapis sous les tables et les chaises qui avaient été repliées et entassées dans un coin.
- Dégage de là, fils de pute, me lança le roux au yeux tranchants comme une lame de rasoir.
- Salut bandes de clochards, répondis-je, sans m'attarder.
Si la mauvaise idée leur prenait de quitter leur abri, j'étais cuit. Ils n'ajoutèrent rien et je pus continuer d'avancer sans me méfier. C'est vrai qu'ici j'attisais la jalousie. Tous les chats étaient misérables. De simples chasseurs de cloportes, de souris et de rats. Des espèces de nettoyeurs mal payés en retour qui ne bouffaient pas à leur faim. Ils en étaient réduits à vider les poubelles et à se faire chasser à coup de balai. L'été, ça allait encore, quand l'île accueillait les touristes et que les poubelles regorgeaient de déchets, mais à la basse saison, c'était la famine. J'avais une chance extraordinaire d'être tombé chez le seul type de l'île qui nourrissait correctement ses quatre chats. Il connaissait tous les chats d'Antisoros et savait à qui ils appartenaient. Quand dans la cour de la maison, Yannis mon maître, remplissait les quatre gamelles, il chassait à coup de balai les chats de ses voisins. Il ne nourrissait que les siens. La maigreur
squelettique du tout venant ne rendait pas mon maître plus compréhensif. Il tapait du pieds et filait des torgnoles à tous ces chats mendiants pour que les quatre siens puissent manger à leur faim.
Yannis Pantapoulos vivait seul, dans une petite maison confortable, étroite et haute de deux étages. Il y avait plusieurs mois que Yannis m'avait trouvé ratatiné contre un muret du camping, pas loin de l'olivier centenaire qui marquait l'entrée du petit port, au fond de l'anse de San Iorgos. Un paysage de carte postale.
C'était fin Septembre, quand le vent commence à fraîchir en apportant des orages. Le camping lui appartenait. Il était venu nettoyer, ranger et fermer le bar, la cuisine et les sanitaires. Et puis il avait eu envie de faire un tour sur la plage avec un sac plastique pour ramasser les dernières cochonneries laissées par les estivants. En longeant le mur de pierres qui séparait la plage et le port, du camping, il me vit,
applati à l'abri, entre deux pierres.
- Et d'où tu viens, mon pauvre petit ? Si tu restes là, tu ne vas pas faire long feu !
Je l'ai regardé avec des yeux effrayés et fatigués, tout à fait d'accord avec lui. Yannis me prit dans ses mains, me caressa et me laissa ronronner.
- Encore des salauds qui t'ont perdu, loin du village !... Ou ta mère aux mamelles vides peut-être... Obligée de t'abandonner ...
Il me reposa et alluma une cigarette en me scrutant comme un objet de valeur.
- Allez, dit-il, j'ai juré pas plus de quatre chats dans ma maison. Tu feras le quatrième. Tu me plais. Et puis la main de Dieu t'a mis sur ma route. Tu es très beau. Jet'embarque, c'est mon jour de bonté et toi tu as de la chance que je sois passé par là.
Il me reprit et me glissa entre son tricot de corps et sa chemise. J'ai fait tout mon possible pour ne pas sortir mes griffes et m'aggriper maladroitement à lui. J'étais tout
jeune et je griffais par réflexe, à tout bout de champ. Je ne voulais surtout pas me faire mal voir. Si ce type changeait d'avis, c'était une de mes vies qui partait en fumée avant d'avoir commencé.
J'ai traversé une partie de l'île à moto, caché dans la chemise, pour atterrir enfin
chez Yannis. Quand Yannis Pantapoulos me déposa sur la table de la cour, sous la charpente d'une tonnelle dont la toile avait été retirée, il me montra au trois autres vieux chats qui dormaient sur le banc de ciment blanc, le long du mur qui portait les portiques de la tonnelle.
- Lui, c'est un tout jeune, les vieux... Réveillez vous, bande de dormeurs séniles !
Les trois chats portaient un collier. J'appris plus tard que c'était un insigne honneur, une signature, une marque d'attention exceptionnelle.
Avec ça autour du cou, tout le monde à Antisoros savait d'où on venait et qui on était. Personne n'aurait osé nous faire la peau, sauf peut-être les fils de la vieille et presqu'aveugle Kali.
Le chat gris s'avança, sauta sur la table et vint me renifler. Je ne bronchais pas. Il me lécha entre les deux oreilles.
- Bon, ben si ça commence comme ça, ça va bien se passer alors... Si Le Brigadier te supporte, tu vas avoir une belle vie chez Yannis ! Pas vrai les vieux?
Yannis rigola d'un rire crasseux à force de trop fumer.
Après Le Brigadier, arriva une vieille chatte noire qui avait de magnifiques bottes blanches. Elle me donna quelques coups de pattes et écouta mes petits miaulements plaintifs pendant que je me ratatinais. Elle s'assit ensuite à côté de moi, sûre de m'avoir fait comprendre qu'il était hors de question que je lui manque de respect. Le dernier des trois chats de Yannis, fauve et noir, à poils longs, me dédaigna et partit vers la maison. Il était bien plus jeune que les deux autres et avait sans doutepensé rester éternellement le cadet de la confrérie. Mais à cause de moi, soudain, la fête était finie.
- Onassis, viens donc voir le petit nouveau!
En entendant son nom, le chat se retourna vers son maître mais se remit en chemin.
Celui la, c'est une tête de mule !.. Il ne veut pas de toi ! Tu n' auras qu'à le fréquenter de loin... Pas vrai, Bradpitt ?
Yannis éclata de son rire encrassé qui aurait pu fracasser les murs de la cour.
- Ca te va drôlement bien dis donc Bradpitt... Voilà! Toi, c'est Bradpitt, et tu es ici chez toi.
Yannis Pantapoulos tourna les talons et revint plus tard avec un bol rempli d'eau et un autre de restes de chair de poisson frit. Entre temps, le Onassis roux et noir, était revenu me reniffler et me dire sans détour qu'il était le chef et comptait bien le rester. Si je l'écoutais au doigt et à l'oeil on serait les meilleurs amis du monde. Ici c'était la
jungle, ça castagnait dur quand on sortait de cette cour et que le vieuxavait le dos tourné. Beaucoup de chats avaient perdu inutilement leur vie, ou dans le meilleur des cas, leurs yeux ou leurs oreilles. A cause de nos colliers on nous fichait à peu près la paix, mais on n'était pas à l'abri d'un traquenard. Surtout que sur cette île, on nous détestait. Nous étions les chat de Yannis Pantapoulos et on le haïssait.

C'est quand le soir fut tombé que je compris un peu mieux qui était ce Yannis Pantapoulos chez qui j'avais atterri. Mais il me fallut bien plus de temps pour découvrir les raisons de cette haine, le secret...




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