" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: avril 2013

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 13



Semaine 13

Onaké Kikoni et moi, son Petit Tigre, avions quitté le luxueux hôtel de Kyoto. Nous y étions restés deux jours, le temps sans doute pour que Kikoné règle les modalités de location de la maison que nous allions occuper, dans les collines sauvages de Sagano, pas loin d'un petit couvent de chaume. Le directeur de l'hôtel et ses sous-fifres avaient salué le départ de Kikoné avec un profond respect. Tous lui avaient
souhaité la pleine réalisation de ses voeux les plus chers. Moi, j'ignorais ce qu'étaient ces voeux. Elle ne m'en avait jamais parlé. Le Kolonel avait appelé plusieurs fois. Kikoné refusait de lui dire où elleétait et affirma à plusieurs reprises son intention de quitter la scènemusicale. Dans ces moments là, j'entendais la voix du Kolonel gronder
dans le téléphone et en sortir comme la voix d'un fantôme. Elle était furax et rabaissait Onaké en la couvrant de tous les défauts de la terre. La dernière discussion s'était terminée par les menaces du Kolonel qui s'était heurté à la détermination de sa fille devenue indomptable.
- De toute façon, je te retrouverai Onaké et nous nous expliquerons de vive voix. Tu n'as pas le droit de saccager des années de travail, la patience de ton père et mon asservissement pour que ta carrière brille de mille feux. D'ailleurs, d'ici là, tu auras
certainement compris ton erreur et me supplieras de trouver de nouveaux contrats, en t'excusant pour ton immense bêtise.. Ta maladie n'est qu'une fuite, une marque de faiblesse...
Onaké ne voulait pas en entendre davantage. Elle coupa le Kolonel dans sa diatribe haineuse :
- Je ne changerai pas d'avis. Et si j'en changeais, bien que cela soit tout à fait improbable, tu ne seras plus mon imprésario. Tu redeviendras la mère d'Onaké et tu resteras tranquillement chez toi. Mais rassure toi, je ne changerai pas d'avis, je ne jouerai plus en concert. Au lieu de t'épuiser à me chercher, passe à la banque et considère les dispositions que j'ai prises avant de partir. Je ne te laisse pas sans rien mais ton train de vie, comme le mien, va subir quelques transformations fâcheuses. Je pense que tu ne pourras plus dépenser sans compter. MaitreKimura te contactera car je mets en vente l'appartement de Tokyo. La part qui te reviendra suffira largement pour te reloger ailleurs. Je te salue, Maman. Bonne fin de journée.
Le kolonel ne rappela pas. On déménagea tranquillement de l'hôtel et on arriva en taxi dans la petite maison qui se dressait à plusieurs centaines de mètres d'une grande ferme tenue par des moines. Plus loin encore on devinait sous les arbres, le couvent. La maison était minuscule et toute simple par rapport à l'appartement ultra moderne de Tokyo dans lequel j'avais grandi en compagnie d'Onaké. La porte d'entrée qui était une simple paroi de bois coulissante donnait sur un balcon qui faisait le tour de la maison légèrement surélevée sur des pilotis de pierres. A l'intérieur, il n'y avait qu'une pièce unique que des cloisons de bois et de papier pouvaient structurer selon l'usage, pour le bain grâce à un grand bac en métal, ou la cuisine qui comprenait un réchaud, un évier et une armoire à vaisselle. Les toilettes étaient à l'extérieur sous
l'appentis où était rangé du bois coupé en buchettes. Au centre de la pièce, il y avait une table basse et des coussins disposés autour d'une cheminée en pierre dont la hotte en métal montait jusqu'au plafond. Contre le mur de bois, sous un fenêtre, il y avait un grand coffre en bois laqué et un plus petit. Et puis à l'opposé, à un mètre de l'autre fenêtre, tronait un beau piano droit couleur d'ébène.
Kikoné laissa la valise à l'entrée, se déchaussa et avança sur les nattes tressées disposées sur le sol de la pièce centrale. Elle frappa des mains comme une enfant heureuse et comblée. Elle ouvrit le sac et me laissa m'en échapper.
- Voilà, dit-elle, nous sommes enfin chez nous, mon Petit Tigre. Maintenant plus rien ni personne ne m'empêchera de devenir la vraie Onaké Kikoni.
Quelqu'un appela au milieu du chemin qui menait à notre maison.
- Je suis là, Kitashiba, je viens d'arriver. La maison est superbe. Merci de me la confier.
- Heureuxque tu sois satisfaite, chère Kikoné. Je t'ai préparé une soupe chaude, du poisson frit pêché au lac et du riz. Dehors, sous l'appentis, au dessus de la cuisinière à bois il y a un grand chaudron plein d'eau. Quand tu le souhaiteras je te ferai chauffer de l'eau pour un bain. Je ne te dérange pas plus longtemps et te laisse avec ton ami le chat.
- Merci Kitashiba, merci pour tout. Demain je passerai te voir à la ferme et t'en dirai plus sur mon séjour ici. Je te souhaite une bonne soirée. Fais moi chauffer de l'eau, s'il te plait, avant de partir.
Le soleil commençait à décliner, allumant la forêt qui, après la ferme et le chemin, après une grande clairière cultivée et plantée d'arbres fruitiers, montait le long des petites collines environnantes.
Onaké rangea ses affaires dans le petit coffre. Elle installa ensuite le repas sur la table. L'air était doux, elle n'alluma pas le feu. J'eus le droit de m'installer sur un coussin àcôté d'elle. Tout en mangeant et en me caressant, elle se mit à me parler :
- Pas loin d'ici, Petit Tigre, vécut et mourut, la très belle et très pure Gio. Elle vivait à la cour de Kyoto. Un jour le Prince Taira, deuxième fils de l'empereur, la vit dans un jardin, sous les cerisiers en fleurs. Il tomba amoureux fou à la minute même où il la
vit. Il savait que c'était la douce épouse qu'il attendait. Mais le Prince devait obéir à son père qui avait arrangé un mariage bien plus honorable. Gio rejoignit le quartier des concubines. Le Prince passait toute ses nuits en sa compagnie, au point que l'épouse légitime et l'Empereur s'en offusquèrent. Un jour, des gardes vinrent chercher Gio pour la conduire, ici, dans le couvent. Deux jours plus tard, un garde
du palais se présenta et remit une lettre à Gio. C'était une lettre du prince Taira. Il lui demandait de l'attendre. Il lui promettait de venir la chercher quand il aurait réussi à faire fléchir son père. Il lui jurait un amour éternel et lui demandait d'être patiente. Le premier mois, le garde apporta à Gio deux missives du Prince, le mois suivant encore deux et le mois d'après une seule. Ensuite le garde ne revint plus. Quand l'été s'en alla, le ventre de Gio s'arrondit. Elle était enceinte. Elle envoya une lettre au Prince mais ne reçut aucune réponse. Son coeur s'emplit d'une infinie tristesse mais elle n'arrivait pas à croire que son Prince l'avait oubliée. Tous les soirs elle allait s'asseoir sous les cerisiers et pensait à lui. Elle lui envoyait ses pensées les meilleures, s'imaginant que son souvenir traversaient les champs et les forêts pour arriver jusqu'à lui. Mais rien, jamais plus, ne vint du palais. Pas une lettre, pas un signe, pas un mot. Gio patientait, priait avec les moines et rêvait qu'un jour le Prince viendrait la reprendre. Il viendrait et la trouverait comme au premier jour sous les cerisiers. L'hiver arriva. Le ventre de Gio était rond comme la pleine lune, l'enfant allait naître. Alors un soir du neuvième
mois, un soir froid et glacial d'hiver, Gio alla s'asseoir sous le cerisier sec aux branches noires. Elle pensait que le Prince pouvait la voir et qu'il viendrait la chercher pour la mettre à l'abri dans ses bras. Elle attendit, laissa tomber la nuit sur elle comme une couverture et s'endormit. C'est un moine qui s'appelait Kitashiba qui la découvrit
au petit matin, momifiée par la froidure, sans vie, et recouverte de givre, les mains sur son ventre rond. C'est ce matin là que le Prince arriva. Les cendres de Gio et de son enfant reposent dans une urne du couvent.
Une larme coulait sur la joue d'Onaké.
- Je suis venue ici, Petit Tigre pour composer une sonate. La sonate de Gio. Kitashiba est le demi frère de mon père et c'est mon père qui m'a raconté l'histoire de Gio. La sonate de Gio sera l'oeuvre de ma vie.
Maintenant je savais pourquoi on était là, perdus si loin de Tokyo. Je comprenais
pourquoi le piano était là. Je pensais à Ronrono Chapati, son histoire, à mon Maitre Yannis Pantapoulos et je me disais qu'aux quatre coins du monde, cette chose que les hommes appelaient amour les faisait autant vivre que mourir.


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ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 12

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Semaine 12

Mameth aperçut enfin, au sommet de leur troncs rectilignes, la coiffe des trois palmiers dans le ciel bleu. Les trois arbres avaient été plantés près de la maison dans les années cinquante. Ils avaient prospéré et résisté à la tempête de 2001. Après sept cents kilomètres d'autoroute et quelques dizaines d'autres sur des départementales
ombragées Mameth venait d'arriver sur la petite route rectiligne au milieu des champs qui menait à Tarrouge... C'était un lieu-dit qui regroupait trois maisons et une ferme, à deux kilomètres du village de Mallorca. L'air était doux et sentait la fleur d'acacia. Le bonheur lui étreignit la poitrine. Mameth comparait ce bonheur à la satisfaction de l'animal qui hume les odeurs, reconnait le contour des lieux et sait
qu'il va retrouver sa tannière après des jours de tribulations passés à chasser. Mameth dépassa la maison de sa soeur Ursule sans s'arrêter et stoppa un peu plus loin devant le portail défraichi de la maison familiale. Elle aperçut au bout de l'allée, le perron de la grosse bâtisse carrée et la façade grise aux volets entrouverts. Mameth avait prévenu Ursule de son arrivée. Sous les fenêtres du rez de chaussée le mur disparaissait envahi par les boules roses des massifs d'hortensias.
Chaque fois qu'elle revenait Mameth trouvait cette maison délicieuse, pleine d'harmonie et de bon augure. Elle sortit de la voiture pour aller ouvrir le portail et sourit à la maison. Si elle avait pu, elle serait partie en courant pour serrer les murs dans ses bras. L'herbe avait été fraichement tondue tout autour et ça sentait le foin séché. Le soleil printannier avait gagné des forces par rapport à Paris et ici, au sud de
la Garonne, ça tapait presque comme en plein été. Mameth retira son gilet et resta en manches courtes. Elle gara la voiture devant le perron et sortit sa valise. Elle espérait qu'Ursule ne se pointerait pas avant une bonne heure. Ursule savait que Mameth avait besoin de temps quand elle revenait au bercail. Elle lui fichait la paix, sauf si un incident fâcheux s'était produit quelque part dans la maison. Tout était solide mais vieux et sommairement entretenu. Après des hivers rigoureux, on constatait parfois quelques dégâts qu'Ursule faisait réparer et qu'elle était pressée de communiquer à sa soeur cadette.

Mameth monta directement dans sa chambre au premier étage située au dessus de l'entrée, avec vue sur le perron, l'allée, le portail et la petite route. Elle pouvait voir venir. Dès qu'elle entra dans la pièce, il lui sembla sentir le parfum de sa mère et de ce Vietnam fabuleux qu'elle n'avait presque pas connu mais que sa mère lui avait raconté. A travers les persiennes entrouvertes, elle se retrouvait Boulevard
Pasteur à Saïgon, presque dans la même chambre que sa mère avait eu tant de mal à quitter. Il manquait son berceau. Il était resté là bas, meuble inutile à rapatrier quand la débacle avait sonné. Mais le lit, la commode, le bureau et la coiffeuse, étaient là. Au dessus du lambris foncé qui courait jusqu'à mi hauteur, le mur était peint couleur blanc cassé. Beaucoup de meubles étaient en bambou ciré et au dessus du lit pendait une moustiquaire qui n'était ici d'aucune utilité. Peintures champêtres et photos noir et blanc d'une forêt d'hévéas, de la rue Catinat, de la Cathédrale et de la Poste Centrale étaient encadrées de marqueteries, de laque ou de nacre. Dans ce sanctuaire dédié à l'Asie, des rideaux rayés blancs et bleus assortis au dessus de lit, une table
carrée en mélanine rouge et deux chaises en bois bleu pétrole achetées chez Ikéa remettaient un peu les choses à leur place. On n'était plus à Saïgon. Elisabeth Levantre était morte depuis bien longtemps, cinq ans après son retour d'Indochine. Mameth était alors une petite enfant désemparée qui se retrouvait avec quatre grands frères et une soeur ainée, Ursule, tous les six gouvernés par un père militaire façonné pourtenir tête aux mauvais coups du sort.
La voix d'Ursule sortit Mameth de sa contemplation et des souvenirs.
- C'est moi ! Je t'ai vu passer tout à l'heure. J'étais au jardin. T'es en haut ?
- Oui, je descends.
Mameth descendit aussitôt et embrassa sa soeur. Elles vieillissaient toutes les deux. Leurs regards réciproques constatèrent cette évidence sans affolement. Depuis qu'elle avait épousé de La Luppa, Mameth avait pris l'habitude de mentir sur son âge. Elle se rajeunissait de cinq ans ou davantage, ça dépendait. Il n'y avait qu'Ursule qui savait son âge exact. Ursule portait bien ses soixante dix ans.
- Quand j'ai remis l'eau, les joints de la douche ont pété. Garcia est venu réparer. J'ai
la facture. Et puis j'ai reçu une lettre de Rodrigue. Cette année ils ne viendront pas. Ils restent à Nouméa. Le voyage est trop long et fatigant, maintenant. Ca m'a fichu un coup au moral. Ils t'embrassent. A part ça, chez toi, tout le monde va bien?
- Tout le monde va bien... Ils sont tous à droite et à gauche, je t'expliquerai. Je vais finir de mettre la maison en ordre et j'arrive. Tu m'as fait un bouillon de poule
pour ce soir?
- Une casserole entière. Et des oeufs à la coque de chez Henri. Ca te va ?
- Orgiaque.
- Bon j'y vais. A ce soir.
Mameth resta sur le perron et regarda s'éloigner Ursule. Elle avait la démarche altière de leur père et le dos droit et plat comme une planche.
Mameth s'était beaucoup laissée aller, elle. Mameth c'était le portrait craché de sa mère. Ursule ne s'était jamais mariée. Elle avait été la maîtresse du curé de Mallorca pendant plus de trente ans. C'était un secret de polichinelle mais ça n'avait pas entaché sa réputation. Ursule avait été une secrétaire de mairie appréciée et une maîtresse d'école respectée. Elle vivait seule à une centaine de mètres du domaine
familial, dans une petite bastide qu'elle avait retapée quand elle avait été obligée de quitter son logement de fonction. Le curé, lui, était mort il y a une dizaine d'année et depuis Ursule qui avait un moral d'acier et une santé de fer menait la vie réglo d'une veuve qui s'occupe de son jardin et de son ménage.

Pendant ce temps, à Paris, Lucien qui se sentait un peu seul sans les discours de Mameth, reçut la visite de Ronrono Chapati. Ce qu'il apprit ne fit que décupler son admiration pour le chat du Bengale, son passeur, son mentor, son père adoptif. Ce qu'il apprit lui fit comprendre pourquoi Ronrono Chapati était un chat hors du commun. Lucien se demandait souvent s'il pourrait un jour lui arriver ne serait ce qu'à la
cheville !




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ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 11

                    semaines 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10


Semaine 11
 
Puisque Nicole Burette ne pouvait pas s'occuper de moi, le fils de Mameth, s'installa dans l'appartement de la rue des Remparts. Mameth s'en était allée à Mallorca pour une semaine. Je voyais Guillaume le soir et le matin, et il prenait du temps pour parler avec moi, me gratter le ventre et la tête, entre les oreilles. Je l'aimais beaucoup.
C'était un grand jeune-homme élégant, qui lisait le journal en mangeant des tartines beurrées qu'il trempait dans un bol de chocolat brûlant. Contrairement à Mameth, il n'écoutait pas la radio. Chez Mameth, j'avais tous les droits et je me tenais assez mal. Je m'allongeais donc sur la table où déjeunait Guillaume, à moitié affalé sur son journal. Je n'avais pas la gomme et le crayon de Mameth pour jouer. Guillaume ne
faisait pas de mots croisés. Sous le vaisselier il y avait déjà quatre gommes et deux crayons. Ca pourrait toujours servir... Je ne manquerai pas d'en ressortir un ou deux le moment venu. Le portable de Gui-Gui sonna pendant que j'attaquais sournoisement le set de table. Il était tellement absorbé par la lecture du journal qu'il n'avait pas encore remarqué que j'avais déchiré le coin droit de ce set en bambou tressé, auquel Mameth tenait tant. Il répondit sans quitter des yeux l'article qu'il avait commencé de lire:
- Oui, c'est Guillaume... Oh! Papa, c'est toi, ça me fait plaisir! Je suis chez maman qui est partie à Mallorca. Comment vas ? Et l'Espagne, alors ? Et le couvent ?... Oui, je
t'écoute.
Pendant un long moment, Guillaume ne dit rien. Il écoutait son père. Il avait froncé les sourcils. Quand son père eut fini de parler, Guillaume reprit la parole sur un ton plus grave et plus posé. Il se contenta de dire:
- Je t'attends, papa. Tu te souviens quand même de la rue et de l'étage ?... Bon. Je prépare un café et nous aurons le temps de parler tranquillement.
Il reposa le téléphone sur la table et au lieu de se lever il s'affala sur la chaise en étirant les jambes et en se passant la main dans les cheveux. Il avait l'air sonné. Il me caressa de façon brouillonne en soupirant:
- C'est pas terrible tout ça le chat...
Il se leva tout de suite après et partit se doucher. Il revint avec les cheveux mouillés, une chemise fraîchement dépliée, son jean délavé, et les pieds nus. Il se mit à ranger les affaires qui traînaient sur la table de la cuisine, la nettoya d'un coup d'éponge, me chassa au passage et sortit deux tasses à café. Il se rassit et ramena le journal vers
lui pour continuer sa lecture. Il resta ainsi sans bouger jusqu'à ce que retentisse la sonnette aigue de l'entrée. Il se précipita pour ouvrir la porte et m'empêcha de me sauver dans l'escalier en me retenant d'un pied. Sans rien se dire, les deux hommes s'embrassèrent en se serrant très fort l'un contre l'autre.
- Allez, rentre papa, je vais faire un café. Ca c'est le cadeau de Chloé pour l'anniversaire de maman -Il me désigna du menton- Maman en a fait tout une histoire, voulait s'en débarrasser sur le champ, puis finalement elle en est tombé raide dingue. C'est Lucien le Magnifique. Et maintenant je suis chez elle pour le garder. Comme tu peux voir, Chloé est toujours aussi dingo.
Gui-Gui avait pris la veste de son père, l'avait accrochée au porte manteau de l'entrée et il le poussait vers la cuisine. José de La Luppa avait jeté un oeil souriant vers moi, et ses yeux faisaient maintenant rapidement l'inspection des murs en se faufilant par les portes entrouvertes qui donnaient sur le long couloir jusqu'à la cuisine. Avant de s'assoir, il conclut:
- Ca n'a pas changé ici. Tu dors dans le bureau?
Guillaume fit oui de la tête et s'approcha de la machine à café.
- Tu l'aimes serré, toujours?
- Oui.
Je repris ma place sur la table d'un bond timide mais José de La Luppa ne me chassa pas.
- Evidemment, elle lui laisse faire n'importe quoi soupira le mari de Mameth.
- Evidemment !..
Guillaume posa les deux tasses remplies sur la table et s'assit face à son père.
- Ben je t'écoute, papa.
- Ca va pas être long, fiston. Qu'une chose soit claire, avant tout. Je ne veux pas que ta soeur, ni Mameth soient au courant pour le moment. Je te dirai quand le leur annoncer. Pour l'instant ça va les affoler pour rien. Je pense que j'ai encore quelques beaux jours devant moi. Je ne veux pas les gâcher et avoir des coups de téléphone inquiets ou toutes sortes d'appitoiements angoissés qu'elles ne manqueraient pas de
manifester. Je veux la paix, tu comprends?
- Oui, oui, je comprends.
- Bon. Donc motus et bouche cousue. J'ai passé des tests à l'hopital, un IRM et je ne vais être gaga du jour au lendemain, d'après le médecin. Bien sûr, il peut se tromper et la maladie évoluer plus rapidement que prévue, mais bon, soyons optimistes ! Ma vie au monastère de San Andréa m'apporte paix et sérénité. Je peux peindre en toute quiétude, je participe aux tâches de la communauté, je fais même du jardinage. Tu
sais ça fait trois ans que c'est comme ça, que la maladie n'a pas bougé. Quand j'ai su que j'avais Alzheimer, j'ai quitté ta mère. Je suis parti pour ne rien dire. Si j'étais resté ici, je serai très vite devenu un petit vieux gâteux, dévoré par la maladie. Là bas, chez moi, je me sens protégé. Je reparle espagnol, pas de trous de mémoire, pas de
mots fuyants. Je revois tous les matins cette lumière purement merveilleuse d'Extramadura, ces merveilleuses couleurs. Mon agent a prévu une expo à Madrid avec mes nouvelles toiles. Ne vous inquiétez pas, j'ai remis au père directeur du couvent un testament où je n'oublie personne. Si je perdais la boule plus tôt que prévu, tout est en ordre. Vous ne serez pas sans rien. Je vends bien, tu sais maintenant. J'ai une bonne côte. Bref, je ne suis pas malheureux mon petit. Ne t'en fais pas. A toi, je voulais te le dire parce que je savais que si je te disais que c'était pas la peine de s'en faire, tu ne te prendrais pas lechou. Voilà, Guillaume, mon petit, c'est dit. C'est peut-être la dernière fois que je te parle ainsi. Je propose que, tout cela dit, nous allions déjeuner à la Rotonde.
Guillaume était un peu sonné. Il fallait qu'il digère les paroles de son père et sans doute qu'après il aurait des questions à lui poser. Mais le père avait raison. Le fils
prenait les choses et les gens sans façon. Il prenait souvent ce qu'on lui donnait sans en demander davantage. Si c'était trop ou trop peu, il allait voir ailleurs mais ne cherchait jamais à changer les choses. Il savait que ça avait de fortes chances d'échouer. Ils iraient manger tranquillement, profiteraient de ce bon moment passé ensemble et puis après....

Le serveur reconnut de La Luppa qui n'avait pas remis les pieds ici depuis trois ans. Il
l'installa à sa table préférée, un peu à l'écart mais avec vue sur le carrefour Montparnasse. Le téléphone de Guillaume sonna. C'était Mameth.
- Salut Mam!
Il n'en dit pas plus. Elle avait pris la parole. Guillaume se contenta de répondre calmement à ses questions.
- Non,il ne s'ennuie pas du tout. Il lit le journal avec moi le matin et la nuit j'ai un poids de cinq kilos sur les pieds. Je suis au resto avec uncollègue. Il fait frais mais soleil... Non, pas de nouvelles. Pourquoi ?... Ah bon !... Tu l'as lu dans quel canard ? Sans doute qu'il te tiendra au courant. Je t'embrasse, à demain.
Guillaume ferma le téléphone et en riant s'adressa à son père:
- Elle est déjà au courant que tu exposes à Madrid cet été! Elle me parle rarement de toi... Elle doit avoir des antennes.
- Elle a des triples antennes radars, oui... C'est bien pour ça que je suis parti.
Ils se mirent à rire. Ce n'est que le soir, quand Guillaume rentra vers lesdeux heures du matin, légèrement éméché, qu'il murmura dans la fourrure de Lucien :
- Mon pauvre petit papa comme tu vas me manquer le jour où tu ne sauras plus qui je suis.
Il enfouit sa tête dans l'oreiller pour pleurer. Il vit alors apparaître le visage grave d'Onaké Kikoni, au moment où il prenait congé d'elle dans le cabinet du neurologue qu'elle était venue consulter, après avoir annulé sa tournée en France et aux USA. Il se retourna vivement. Il crut un instant qu'elle était entrée dans la pièce.





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ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 10


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Semaine 10

Je n'en menais pas large sur l'île d'Antisoros. Les trois fils de la chatte Kali m'attendaient toujours au tournant si je m'éloignais trop du village. S'ils n'osaient pas me mettre en pièce ils s'arrangeaient toujours pour me castagner à coup de griffes et me mordre quand je traînais dans un coin désert. A cause de ça, je quittais peu la cour de la maison et quand je m'ennuyais ferme en compagnie du Brigadier, de la chatte bottée et d'Onassis, je me risquais dans la rue principale. Si je croisais Kali et ses fils devant leur QG, l'auberge de Patalina, ils se contentaient de m'insulter mais n'osaient aucune attaque. Même s'ils savaient qu'ils risquaient de le payer cher, dans une ruelle sans témoin, ils auraient cherché à m'arracher un oeil d'un coup de pattes griffues. On racontait que le chat du boulanger qui avait déchiré l'oreille du Brigadier, avait fini empoisonné, se traînant la nuit suivante en miaulant de façon monstrueuse et en vomissant ses tripes.

Heureusement, quand la mi mars est arrivée, Yannis Pantapoulos a recommencé à sortir de chez lui pour passer de longues heures au campingprès de la plage de San Iorgos. Un matin de soleil presque chaud, il me glissa dans sa veste et enfourcha sa mobylette. On partit à l'opposé de chez lui et on laissa le centre du village derrière nous, soulevant sur le chemin, un nuage de terre blanche et fine. Quand on arriva au
camping, Yannis gara la moto devant la réception barricadée et me sortit de sa veste. Je le suivais partout où il allait, la queue droite comme un i et raide de contentement. On traversa le camping sablonneux, silencieux et sans âme, sous le soleil de ce début de printemps. On arriva au petit port de San Iorgos. Les feuilles argentées de l'olivier
bruissaient sous la brise marine. Le petit mur de pierres plates dans lequel je m'étais mis à l'abri, le jour où Yannis m'a découvert, commençait à tiédir en ce début d'après-midi. Pantapoulos y posa son derrière et alluma une cigarette. Il regarda droit devant lui comme s'il contemplait la mer étale, puis avec une voix grave qui parlait au bon dieu et aux anges, il se mit à me faire des confidences :
- Tu vois Bradpitt, je ne sais pas pourquoi, ça ne s'explique pas ces choses là, mais tu me rappelles beaucoup Mameth... Comment un chat peut-il faire penser à un humain ? Mystère !.. Mameth, ça ne date pas d'aujourd'hui.
J'étais jeune et beau, comme elle, et à l'époque je n'aimais pas beaucoup les chats. Je me prenais pour un dieu et je me croyais tout permis. C'est ici que je l'ai vue, la première fois, cette Mameth.
Presqu'exactement à l'endroit où tu t'étais planqué. Quand je t'ai trouvé, j'ai tout de suite pensé à elle. Va savoir pourquoi ? A cause de tes yeux dorés, peut-être. Les mêmes que les siens. Cette fille m'a tout donné et m'a tout pris. Elle n'a jamais su tout le mal qu'elle m'avait fait... Je ne sais pas pourquoi quand je te tiens contre moi, il me
semble que je ressens la tiédeur de sa chair, quelque chose de son parfum... Tu sais, sauf depuis que tu es là, je ne pensais plus trop à elle. Et ça valait mieux. Penser à elle, fait revenir le malheur.
Mameth, c'est une histoire vieille de quarante ans qui a fait basculer mon existence dans le cauchemar et a fait de moi un pauvre type qu'on déteste... et qui n'est pas fier de lui. Toute l'île m'en veut et ils seront contents quand je crèverai.
Je m'étais allongé à ses pieds, dans un rayon de lumière qui filtrait à travers le feuillage de l'olivier. Je le regardais et je l'imaginais, autrefois, assis sur ce même mur. Il avait dû regarder Mameth avec ce même regard éperdu qui contemplait maintenant la mer.
Ses yeux noirs devaient être encore plus profonds et rêveurs. Et puis j'imaginais Mameth, un peu plus loin sur la digue où était amarrée la barque de pêche, les pieds pendants au dessus de l'eau. Elle avait du soleil dans ses yeux pétillants et le vent décoiffait ses cheveux roux.
Un maillot une pièce habillait son corps laiteux. C'était une belle image comme à la télé. Mais quelque chose n'avait pas collé entre eux.
Yannis écrasa sa cigarette et se leva tendu:
- Bon, c'est pas tout, ça, Bradpitt, de ressasser. Y a le camping qui veut se refaire une beauté avant l'été. Va falloir se mettre au boulot. Il s'en fout, le camping, de ce qui s'est passé ici !... Hein ?... Faut que je le bichonne, ce camping. Cette année encore faut remplir la caisse.

L'après-midi passa merveilleusement. Pendant que Yannis Pantapoulos faisait le tour du propriétaire et commençait un grand ménage, je pouvais enfin musarder au grand air sans risquer la castagne. Derrière la petite plage bordée de galets s'étendaient des dunes de sable. Je ne m'y aventurais pas. Le sable des dunes était pour moi comme un marécage dans lequel mes pattes s'enfonçaient et se paralysaient. Je restais
prudemment sur les cailloux et le sable tassé, léchés par la mer salée. Je marchais au bord de l'eau en évitant de me mouiller les pattes, quand elle est sortie de je ne sais où. Quand je la vis, elle était debout, les quatre pattes noires rassemblées sur le sommet d'un rocher arrondi. Elle était blanche et noire, dodue et pas très grande,
et elle me regardait en souriant. Elle faisait le gros dos comme si elle sortait d'un profond sommeil. Je me suis arrêté sans la quitter des yeux. Elle ne me voulait pas de mal mais ici j'avais appris à me méfier de tout. Et là, une chose incroyable se passa. Je me sentis couillu. Ca se mit à frémir dans mon arrière train, sous mon ventre. Quelque chose que je ne connaissais pas mais qui me plaisait infiniment. Quand je me
décidais enfin à aller vers elle, j'entendis la voix de Yannis:
- Hé! Bradpitt, on met les voiles ! Arrive ici, le chat ! Arrive vite mon petit !
J'aurais volontiers désobéi à mon maître parce que je sentais de la chaleur entre mes cuisses mais j'avais peur qu'il me plante là et qu'ensuite je sois obligé de rentrer par mes propres moyens, au péril de ma vie.
J'ai donc tourné à contre-coeur les talons, en direction du camping.
Yannis était debout, sous l'olivier et il contemplait encore la mer en recrachant des bouffées de fumée. Il m'attendait. Quand il me vit arriver à l'autre extrémité du mur, il avait l'air triste et fatigué. Il murmura en baissant la tête:
- Pour la peine, pour toutes ces mauvaises pensées, on va passer par le cimetière avant de rentrer. On vaaller s'excuser encore une fois. Viens.

Le cimetière s'étalait sur la partie haute du village et dominait le toit des maisons
du village. Il devait être battu par le vent quand le Meltémi se mettait à souffler. Yannis me garda dans sa veste. Le jour déclinait mais on lisait très bien les noms inscrits sur la stèle en marbre devantlaquelle Yannis Pantapoulos était planté, raide comme un piquet :
Irina Pantapoulos 1953-1978 et dessous, Iorgos Pantapoulos 1977-1978.



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