" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 11

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 11

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Semaine 11
 
Puisque Nicole Burette ne pouvait pas s'occuper de moi, le fils de Mameth, s'installa dans l'appartement de la rue des Remparts. Mameth s'en était allée à Mallorca pour une semaine. Je voyais Guillaume le soir et le matin, et il prenait du temps pour parler avec moi, me gratter le ventre et la tête, entre les oreilles. Je l'aimais beaucoup.
C'était un grand jeune-homme élégant, qui lisait le journal en mangeant des tartines beurrées qu'il trempait dans un bol de chocolat brûlant. Contrairement à Mameth, il n'écoutait pas la radio. Chez Mameth, j'avais tous les droits et je me tenais assez mal. Je m'allongeais donc sur la table où déjeunait Guillaume, à moitié affalé sur son journal. Je n'avais pas la gomme et le crayon de Mameth pour jouer. Guillaume ne
faisait pas de mots croisés. Sous le vaisselier il y avait déjà quatre gommes et deux crayons. Ca pourrait toujours servir... Je ne manquerai pas d'en ressortir un ou deux le moment venu. Le portable de Gui-Gui sonna pendant que j'attaquais sournoisement le set de table. Il était tellement absorbé par la lecture du journal qu'il n'avait pas encore remarqué que j'avais déchiré le coin droit de ce set en bambou tressé, auquel Mameth tenait tant. Il répondit sans quitter des yeux l'article qu'il avait commencé de lire:
- Oui, c'est Guillaume... Oh! Papa, c'est toi, ça me fait plaisir! Je suis chez maman qui est partie à Mallorca. Comment vas ? Et l'Espagne, alors ? Et le couvent ?... Oui, je
t'écoute.
Pendant un long moment, Guillaume ne dit rien. Il écoutait son père. Il avait froncé les sourcils. Quand son père eut fini de parler, Guillaume reprit la parole sur un ton plus grave et plus posé. Il se contenta de dire:
- Je t'attends, papa. Tu te souviens quand même de la rue et de l'étage ?... Bon. Je prépare un café et nous aurons le temps de parler tranquillement.
Il reposa le téléphone sur la table et au lieu de se lever il s'affala sur la chaise en étirant les jambes et en se passant la main dans les cheveux. Il avait l'air sonné. Il me caressa de façon brouillonne en soupirant:
- C'est pas terrible tout ça le chat...
Il se leva tout de suite après et partit se doucher. Il revint avec les cheveux mouillés, une chemise fraîchement dépliée, son jean délavé, et les pieds nus. Il se mit à ranger les affaires qui traînaient sur la table de la cuisine, la nettoya d'un coup d'éponge, me chassa au passage et sortit deux tasses à café. Il se rassit et ramena le journal vers
lui pour continuer sa lecture. Il resta ainsi sans bouger jusqu'à ce que retentisse la sonnette aigue de l'entrée. Il se précipita pour ouvrir la porte et m'empêcha de me sauver dans l'escalier en me retenant d'un pied. Sans rien se dire, les deux hommes s'embrassèrent en se serrant très fort l'un contre l'autre.
- Allez, rentre papa, je vais faire un café. Ca c'est le cadeau de Chloé pour l'anniversaire de maman -Il me désigna du menton- Maman en a fait tout une histoire, voulait s'en débarrasser sur le champ, puis finalement elle en est tombé raide dingue. C'est Lucien le Magnifique. Et maintenant je suis chez elle pour le garder. Comme tu peux voir, Chloé est toujours aussi dingo.
Gui-Gui avait pris la veste de son père, l'avait accrochée au porte manteau de l'entrée et il le poussait vers la cuisine. José de La Luppa avait jeté un oeil souriant vers moi, et ses yeux faisaient maintenant rapidement l'inspection des murs en se faufilant par les portes entrouvertes qui donnaient sur le long couloir jusqu'à la cuisine. Avant de s'assoir, il conclut:
- Ca n'a pas changé ici. Tu dors dans le bureau?
Guillaume fit oui de la tête et s'approcha de la machine à café.
- Tu l'aimes serré, toujours?
- Oui.
Je repris ma place sur la table d'un bond timide mais José de La Luppa ne me chassa pas.
- Evidemment, elle lui laisse faire n'importe quoi soupira le mari de Mameth.
- Evidemment !..
Guillaume posa les deux tasses remplies sur la table et s'assit face à son père.
- Ben je t'écoute, papa.
- Ca va pas être long, fiston. Qu'une chose soit claire, avant tout. Je ne veux pas que ta soeur, ni Mameth soient au courant pour le moment. Je te dirai quand le leur annoncer. Pour l'instant ça va les affoler pour rien. Je pense que j'ai encore quelques beaux jours devant moi. Je ne veux pas les gâcher et avoir des coups de téléphone inquiets ou toutes sortes d'appitoiements angoissés qu'elles ne manqueraient pas de
manifester. Je veux la paix, tu comprends?
- Oui, oui, je comprends.
- Bon. Donc motus et bouche cousue. J'ai passé des tests à l'hopital, un IRM et je ne vais être gaga du jour au lendemain, d'après le médecin. Bien sûr, il peut se tromper et la maladie évoluer plus rapidement que prévue, mais bon, soyons optimistes ! Ma vie au monastère de San Andréa m'apporte paix et sérénité. Je peux peindre en toute quiétude, je participe aux tâches de la communauté, je fais même du jardinage. Tu
sais ça fait trois ans que c'est comme ça, que la maladie n'a pas bougé. Quand j'ai su que j'avais Alzheimer, j'ai quitté ta mère. Je suis parti pour ne rien dire. Si j'étais resté ici, je serai très vite devenu un petit vieux gâteux, dévoré par la maladie. Là bas, chez moi, je me sens protégé. Je reparle espagnol, pas de trous de mémoire, pas de
mots fuyants. Je revois tous les matins cette lumière purement merveilleuse d'Extramadura, ces merveilleuses couleurs. Mon agent a prévu une expo à Madrid avec mes nouvelles toiles. Ne vous inquiétez pas, j'ai remis au père directeur du couvent un testament où je n'oublie personne. Si je perdais la boule plus tôt que prévu, tout est en ordre. Vous ne serez pas sans rien. Je vends bien, tu sais maintenant. J'ai une bonne côte. Bref, je ne suis pas malheureux mon petit. Ne t'en fais pas. A toi, je voulais te le dire parce que je savais que si je te disais que c'était pas la peine de s'en faire, tu ne te prendrais pas lechou. Voilà, Guillaume, mon petit, c'est dit. C'est peut-être la dernière fois que je te parle ainsi. Je propose que, tout cela dit, nous allions déjeuner à la Rotonde.
Guillaume était un peu sonné. Il fallait qu'il digère les paroles de son père et sans doute qu'après il aurait des questions à lui poser. Mais le père avait raison. Le fils
prenait les choses et les gens sans façon. Il prenait souvent ce qu'on lui donnait sans en demander davantage. Si c'était trop ou trop peu, il allait voir ailleurs mais ne cherchait jamais à changer les choses. Il savait que ça avait de fortes chances d'échouer. Ils iraient manger tranquillement, profiteraient de ce bon moment passé ensemble et puis après....

Le serveur reconnut de La Luppa qui n'avait pas remis les pieds ici depuis trois ans. Il
l'installa à sa table préférée, un peu à l'écart mais avec vue sur le carrefour Montparnasse. Le téléphone de Guillaume sonna. C'était Mameth.
- Salut Mam!
Il n'en dit pas plus. Elle avait pris la parole. Guillaume se contenta de répondre calmement à ses questions.
- Non,il ne s'ennuie pas du tout. Il lit le journal avec moi le matin et la nuit j'ai un poids de cinq kilos sur les pieds. Je suis au resto avec uncollègue. Il fait frais mais soleil... Non, pas de nouvelles. Pourquoi ?... Ah bon !... Tu l'as lu dans quel canard ? Sans doute qu'il te tiendra au courant. Je t'embrasse, à demain.
Guillaume ferma le téléphone et en riant s'adressa à son père:
- Elle est déjà au courant que tu exposes à Madrid cet été! Elle me parle rarement de toi... Elle doit avoir des antennes.
- Elle a des triples antennes radars, oui... C'est bien pour ça que je suis parti.
Ils se mirent à rire. Ce n'est que le soir, quand Guillaume rentra vers lesdeux heures du matin, légèrement éméché, qu'il murmura dans la fourrure de Lucien :
- Mon pauvre petit papa comme tu vas me manquer le jour où tu ne sauras plus qui je suis.
Il enfouit sa tête dans l'oreiller pour pleurer. Il vit alors apparaître le visage grave d'Onaké Kikoni, au moment où il prenait congé d'elle dans le cabinet du neurologue qu'elle était venue consulter, après avoir annulé sa tournée en France et aux USA. Il se retourna vivement. Il crut un instant qu'elle était entrée dans la pièce.





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