" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 17

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 17


Semaine 17

Onaké et moi menions une existence paisible près du monastère des moines, dans la petite maison de bois. Pour moi, surtout, la vie était merveilleuse. Onaké passait beaucoup de temps devant son piano. Elle ne me voyait plus. Elle pouvait rester absorbée des heures sur le clavier.
Dehors, la prairie, le verger des moines, puis la forêt qui habillait le versant des collines étaient des promenades et des lieux de découvertes formidables pour moi. Je reniflais le bon air, le parfum des érables, des ginkgos et des chênes. Au printemps, le verger s'était poudré de fleurs blanches et roses qui s'effeuillèrent ensuite dans le vent. Je regardais tomber les pétales, émerveillé. J'aurais voulu pouvoir les attraper tous. Faute de pouvoir le faire je me roulais souvent  dans l'herbe recouverte par endroit de ce tapis doux comme de la soie.
L'été se passa. Onaké partait se baigner tôt le matin dans le petit lac qui se trouvait derrière la première colline, pas loin du couvent. Elle ne le savait pas mais elle dérangeait chaque fois un moine qui faisait sa prière, de l'autre côté, caché par deux mélèzes et un amas de grosse pierres polies. Elle enlevait son jean, son tee-shirt, son
slip et son soutien-gorge et rentrait dans l'eau rouge ferrugineuse. Je gardais ses affaires en m'installant sur son pantalon qu'elle déposait sur une des pierres plates qui formaient une étroite plage d'où on rentrait plus facilement dans l'eau que partout ailleurs autour du lac.
L'automne incendia ensuite les forêts. Kitashiba prenait grand soin de nous depuis que nous étions arrivés. Il nous apportait de quoi manger, des repas sobres mais excellents. J'avais de copieuses parts qui étaient sans doute les restes du repas des moines. Kitashiba me caressait toujours en arrivant et en repartant. Je sentais qu'il aimait beaucoup les chats. Un soir, Onaké, l'invita à dîner avec nous et quand arriva la fin du repas, elle se mit au piano et annonça qu'elle allait jouer pour nous le premier mouvement du concerto de Gio. Kitashiba s'assit en tailleur, le dos au piano et me prit contre lui en me caressant. Une mélodie, une plainte élégante, sortit du coffre de l'instrument. Quelque chose pareil au ruban de satin qui se désenroulait, comme tombaient en virevoltant les pétales des cerisiers, des pruniers et des pêchers du jardin des moines. Quelque chose de lent et de léger, porté par l'air un peu froid de l'automne, des accords qui avaient la démarche d'Onaké, sa délicatesse quand elle pénétrait dans l'eau du lac. Quand Onaké s'arrêta de jouer et referma le rabat sur le clavier, Kitashiba se retourna les larmes aux yeux. Il se leva et dit :
- Ton père serait fier de toi Onaké. Ta musique m'a enchanté le coeur et l'esprit. On
dirait que tu es la soeur jumelle de Gio. Bien sûr, je ne l'ai pas connue mais quand j'entends ta musique, je sais qu'elle accompagne son âme qui plane sur notre monastère. C'est une évidence.
- Merci mon oncle. Dis Onaké. Merci mille fois de ce compliment qui va m'aider à poursuivre mon travail.

L'automne s'installa autour de la maison et les baignades d'Onaké n'étaient plus si tôt le matin. Elle attendait que le soleil chauffe les pierres avant de fondre dans l'eau qui devenait fraîche. Mais un matin qui suivit une courte nuit car Onaké avait beaucoup travaillé, un drame arriva. Elle rentra dans l'eau, et lorsqu'elle eut de l'eau jusqu'au ventre Onaké se mit à tituber ce qui n'arrivait jamais. Et puis
brusquement ses genoux fléchirent et elle glissa et disparut sous l'eau.Je me mis à miauler et feuler comme un fauve, à courir sur les pierres, à l'appeler de toutes mes forces pour qu'elle remonte vers la surface. Je vis sortir le moine prieur et je le vis courir vers la plage où venait de disparaitre Onaké.
Il rentra dans l'eau, plongea et remonta le visage d'Onaké vers la surface. Elle était pâle comme la mort. Il la porta sur les cailloux plats, écrasa sa poitrine et mit de l'air dans sa bouche. Onaké finit par tousser, cracher et gémir. Le moine la serra contre lui, lui frictionnant vigoureusement les jambes, les bras et le ventre. Enfin Onaké ouvrit les yeux et murmura mon nom:
- Petit-Prince. J'ai failli ne plus te revoir jamais.
Elle regarda ensuite le moine et lui dit doucement:
-Merci. Un malaise... je ne sais pas ce qui m'a pris. D'où sortez-vous?
- Je suis là tous les matins. Pour prier et pour vous surveiller. Ainsi le veut Kitashiba.
Onaké commençait à retrouver toute sa conscience. Elle regarda le moine et vit enfin à quoi il ressemblait. Il était jeune, bien bâti, le crâne rasé. Les traits de son visage étaient délicats et fermes, comme sa musique.
Elle s'accrocha à son cou et posa ses lèvres sur celles du moine. Elle ferma les yeux. Il se leva en la soulevant et dit :
- Il faut rentrer, prévenir Kitashiba, faire du feu, vous sécher.
Elle ne répondit rien. Elle était épuisée. Elle avait failli se noyer. Je marchais dans les pas du moine. Il nous amena au monastère et un grand brouhaha agita toute la communauté dès que nous eûmes passé la porte.
Dans l'après-midi, Onaké voulut retourner dans sa maison. Kitashiba nous accompagna, alluma du feu, déroula le matelas et posa une marmite de soupe chaude près des flammes.
- Au moindre souci, envoie le chat.
- Le chat ? Demanda Onaké, mais voyons il ne....
- Si, si, répondit Kitashiba. Il saura très bien faire. J'ai eu l'occasion en le caressant de savoir que c'était un chat très intelligent et qui t'est très dévoué.
- Bon ! Se contenta de dire Onaké.
Elle avait le dos sévèrement meurtri par les cailloux de la plage du lac. Le jeune
moine l'avait écrasée pour lui faire du bouche à bouche et masser son coeur. Malgré les bandages posés autour de son buste enduit d'onguent d'Arnica, la douleur l'empêchait presque de respirer normalement. Elle se contenta de remuer la tête pour rassurer Kitashiba. Elle voulait ne plus rien entendre, fermer les yeux avec moi contre elle pour lui tenir chaud et compagnie.
Onaké mit quelques jours à se remettre. Elle fut soignée par les moines qui lui préparaient des décoctions de plantes pour soulager ses poumons. Le piano resta muet une semaine. Les jours avaient terriblement raccourci. Le vent balayait la forêt. Je sortais moins. La voix du vent dans les arbres était menaçante. Et puis un matin, Kitashiba frappa à la porte. Il tenait une lettre. Une lettre qui venait de loin. Kishiba s'inclina en la tendant à Onaké qui était encore meurtri par les séquelles de sa noyade.
- Je crois, Onaké que cette lettre n'est pas porteuse de bonnes nouvelles. Beaucoup de désespoir imprègne le papier de l'enveloppe. Si tu as besoin de moi, n'hésite pas... le chat, hein?

Onaké sourit faiblement. Le moine disparut. Onaké s'assit sur les marches de notre petite maison et déchira l'enveloppe avec soin. Ses yeux se promenèrent sur la feuille. Kishiba avait deviné juste.

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