" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 19

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 19


Semaine 19

Ronrono Chapati m'avait prévenu qu'une de mes vies serait difficile et douloureuse. Il me l'avait annoncé la dernière fois qu'il était apparu. C'était chez Mameth, rue des Remparts. Mameth était partie à Mallorca me laissant aux bons soins de Guillaume qui était très peu présent.
Ronrono m'avait prévenu que la solitude me fortifierait pour affronter ce qui allait venir. Je dormais sur le rebord de la lucarne de la salle de bain qui me permettait étrangement d'apercevoir la vie de Mameth à la campagne, quand j'entendis glisser de nouveau sur le parquet, imperceptiblement, les pattes de mon maître. Je quittais le rebord où je prenais le frais tout en espionnant la vie de Mameth à Mallorca, et
sautais sur le carrelage. Je passais le museau par l'entrebaillement de la porte et vis déambuler Ronrono, royal, comme d'habitude. Ronrono s'arrêta au même instant. Il m'avait entendu sauter et tourna la tête vers la porte de la salle de bain. Je me présentais à lui.
- Vous revoilà donc, cher maître Ronrono. C'est toujours avec grand plaisir que je vous rencontre. Bonjour, maître!
- Bonjour, cher Lucien. Oui, me revoilà. C'est l'heure de te donner une vie supplémentaire. J'espère que tu es prêt car tu devras te montrer à la hauteur de la tâche qui est bien ingrate et difficile. Je t'ai réservé cette vie là car je sais que tu ne manques pas de coeur. Je sais que tu es généreux et patient, inventif et drôle, un peu sauvage mais attentionné.
- Vous pensez vraiment que j'ai toutes ces qualités, Ronrono ! Je n'en suis pas si sûr ! Enfin on verra bien.
- Exactement. Cette vie te permettra de voir vraiment qui tu es. Es tu prêt Lucie?
Nous partons. Je n'ai pas le temps de faire des grands discours.
- Eh bien, allons y alors, allons y.

Je n'en menais pas large, à vrai dire. Je me demandais vers quoi filait ma destinée. Je me demandais ce que c'était la souffrance. Mais je suivais fidèlement Ronrono sur le fil invisible tracé dans le ciel des existences. Il avançait sans jamais se retourner, posant ses pattes avec une précision de funambule, sans trembler ni hésiter. Chaque fois qu'il avançait ainsi devant moi, j'étais subjugué par son élégance, les justes proportions de son corps, la brillance de son pelage tacheté. Je me disais que s'il arrivait, un jour, que Ronrono ne vienne plus me voir, je me souviendrais toujours de sa démarche, de lui devant moi me montrant le chemin.
On finit par se retrouver dans un quartier pavillonnaire aux rues désertes et calmes bordées de petites maisons fleuries. Le soir n'allait pas tarder à venir car la lumière était déjà pâle et le ciel rougeoyant. Ronrono m'indiqua une maison à deux étages,
aux volets marrons, avec une allée de gravier qui menait de la grille au perron. De part et d'autre de l'allée il y avait de la pelouse fraichement tondue et deux massifs de rosiers. Tout semblait calme. Seuls des bruits de voix et de conversations sortaient d'une fenêtre entrouverte:
- Voilà ! Me dit Ronrono. Tu y es. Tu passeras par le soupirail, là, à gauche. Tu ne monteras jamais dans les étages. Tu resteras caché dans la cave. Tu peux zoner dans le quartier à ta guise et la nuit dans le jardin de la maison. Essaie toutefois de ne pas te
faire remarquer. N'oublie pas ce que je viens de te dire.
- Je vais vivre dans une cave, c'est ça ?
- Oui, et clochard dehors. Il faudra te débrouiller pour boire et manger. Bon courage, Lucien. Fais de ton mieux.
- Je vais essayer, maître, je vais tâcher de vous faire honneur.
- C'est ça, mon petit. Pense à moi. Au revoir Lucien.

Ronrono disparut comme à chaque fois, tel un fantôme. Je me faufilais donc par le soupirail et j'entrais dans la cave obscure qui n'était éclairée que par le faible rayon venu du soupirail. Une grande partie du sol était cimenté et servait de cave à vin. Une vingtaine de bouteilles était rangée sur une étagère. A côté il y avait du matériel de jardin et un petit établi de menuiserie surmonté d'une armoire à outils. Un escalier pentu menait au rez de chaussée du pavillon. Derrière l'escalier, caché par les marches et un vieux rideau, il restait un rectangle de terre battue avec un lit en fer. Je sautai sur le lit et je reniflais une vieille couverture pisseuse mêlée à une odeur de sueur
inconnue, sucrée-salée. Les ressorts du lit grinçait et étaient inconfortables. Je redescendis sur le sol. Ca sentait l'humidité, la moisissure et l'urine. J'allais ressortir par le soupirail et attendre une demi heure que la nuit s'installe, recroquevillé sous une des voitures garées dehors le long du trottoir, quand un bruit de talons pressés se fit entendre au dessus de la cave.
La porte de la cave s'ouvrit bruyamment. Une lumière jaune raya les marches. Une jeune femme à la voix aigüe s'énervait en haut de l'escalier et secouait un enfant
qui se laissait faire, comme un pantin, sans rien dire :
- Je te l'ai dit et je te le répète Antoine, tant que tu ne m'obéiras pas, tu seras puni. Tu veux faire la forte tête, tant pis pour toi. Tu me réponds et tu voles les jouets de tes soeurs !... Allez ouste tête de mule. Une bonne nuit à la cave, ça te fera réfléchir. Peut-être que demain tu fileras doux, hein ? Hein ? répéta la femme en secouant de nouveau l'enfant.
- Oui. Répondit-il sans rien dire d'autre.
Elle le poussa alors violemment dans l'escalier. Il aurait pu tomber mais on aurait dit qu'il avait l'habitude. Il se rattrapa aussitôt à la rampe. Il descendit les marches une à une, en se tenant, lentement. Il fila à l'endroit où se trouvait le lit, écarta le rideau et s'assit sur le lit qui grinça. Il resta les yeux dans le vide et ne me vit qu'au bout d'un
long moment. En nous apercevant, nous eûmes peur l'un de l'autre. Il leva ses jambes et les recroquevilla sous le menton en les tenant serrées dans ses bras et moi je restai assis, figé, comme une statuette égyptienne.

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