" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 21

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 21


Semaine 21

Chez Yannis Pantapoulos j'avais un régime spécial. J'étais le chouchou. Mais les trois autres chats de la maison, les "anciens" comme Yannis les appelait depuis que j'étais là, ne m'en voulaient pas. Les rituels domestiques n'avaient pas changé et c'est ce qui comptait pour Onassis et Le Brigadier. Leurs repas étaient servis avant les miens dans des gamelles séparées et le soir, quand la maison s'éteignait, hiver comme été, ils dormaient sur les deux fauteuils de la chambre, au milieu des vêtements que Yannis jetait en désordre avant d'enfiler son pyjama. Moi je dormais sur le lit du maître, au bout, sur la droite pour ne pas heurter les pieds de Yannis qui dormait à gauche. Il aurait pu se laisser aller au milieu de son lit mais inconsciemment il gardait vide une partie de sa couche comme si Irina avait pu, un jour, reprendre sa place. L'air de rien, je devais  à ma façon le protéger de cette absence. Depuis quelques temps Yannis dormait mal, ronflait plus que d'habitude et soupirait lourdement. Il était réveillé tôt, s'habillait en réveillant Onassis et le Brigadier, me prenait sous le bras et on descendait déjeuner. Le jour se levait à peine. On entendait, au loin, battre les petites vagues de la mer reposée par la nuit, comme un poul régulier. Yannis se faisait un café grec grignotait un ou deux biscuits secs et on partait, direction le camping, après qu'il m'eut glissé dans sa chemise, avant d'enfourcher la moto. Quand on arrivait, il filait vers le petit port, au fond du camping, s'asseyait sur le muret et allumait sa première cigarette.
Je ne sais pas pourquoi je pense à elle, à cette histoire, sans arrêt depuis que tu es là. Je devrais te détester pour ça et, non, au contraire, tu me fais du bien. Même si cette histoire me revient sans arrêt et ben je me sens mieux depuis quelques temps. Je me sens mieux. Je ne sais pas comment te dire... En fait je n'ai plus peur de me souvenir, mon brave BradPitt. Voilà, c'est ça. Les souvenirs peuvent revenir. Au diable, la honte et le malheur!
Après ça il se mettait au travail. Un yougoslave vivait sur place depuis quelques jours pour l'aider à consolider et rafraichir les cabanes en bambou. C'était le plus de ce camping. Les gens qui n'avaient pas de tente pouvaient s'installer sous ces petites cases qui longeaient le mur d'enceinte, à l'est. On y était à l'abris du vent et du soleil et on ne payait pas plus cher.
Avant de fumer sa première cigarette, Yannis me sortait de sa chemise. Je m'asseyais à côté de lui sur le petit mur et je contemplais la mer. Puis quand il se levait, je partais musarder du côté des dunes. En fait j'espérais revoir la petite chatte aux chaussettes blanche aperçue un jour sur les rochers. Mais elle n'était jamais revenue. Je finis par  m'endormir sur un des rochers plats, tant que le soleil rasant du matin ne chauffait pas trop. Et puis je fus réveillé par un ronronnement et un miaulement et une odeur très particulière de caramel et de betterave. Elle était là, la queue tendue et raide qui parfois ondulait au sommet. Elle se frotta contre moi et me mordit sur le col d'un coup bref et sec. Elle me regardait avec envie de ses yeux dorés et ronds comme les boutons de la veste du capitaine. Elle souriait. Elle m'avait choisi, il n'y avait aucun doute. Elle dansait devant moi avec ses chaussettes immaculées. La première fois que je l'avais aperçu j'avais oublié ma castration. Je m'étais même senti pousser un pistil sous la queue. Mais cette fois je me sentis démuni comme un eunuque. Elle se frottait contre moi et son odeur se répandait comme si elle avait vaporisé toute la plage mais je ne savais pas quoi faire de son débordement. J'essayais de lui lécher le museau mais elle me repoussa d'un coup de griffes. Elle attendait de moi un autre comportement que je ne savais pas. Elle se coucha devant moi, se renversa et se roula dans le sable. Je me suis rapproché d'elle et je l'ai recouverte. Elle feulait et se trémoussait pendant que je mordillais son encolure. Mais soudain comme si elle avait senti que je ne serai rien d'autre qu'un poid mort elle se retourna et me griffa jusqu'au sang entre les deux oreilles. J'évitais de justesse qu'elle me crève un oeil. Elle se sauva en crachant. Les griffures me cuisaient mais je ne pouvais pas les atteindre d'un coup de langue. Je mouillais mes pattes et me soignais tant bien que mal. J'avais honte de moi. Je finis quand même par oser rejoindre le camping. Yannis et l'ouvrier avaient sorti une table de camping au bord de l'eau et déjeunaient sous l'olivier. Yannis ne vit pas ma blessure. C'est le yougoslave qui s'en rendit compte le premier.
Il s'est pris une raclée ton chat!
Yannis se baissa vers moi et vit mes poils collés et ensanglantés
Oh! Nom de dieu!... Quel est le salopard qui t'as fait ça, mon BradPitt?
Ou la salope? Rectifia l'ouvrier en ricanant.
Ahh, si c'est une femelle c'est que t'as pas été à la hauteur! Conclut Yannis... Et ça m'étonnerait pas. Je t'ai couvé comme une cocotte.
Les deux hommes rigolèrent. Je n'avais jamais vu Yannis rire. Il riait de bon coeur et se foutait de moi. Je me suis dit que mon impuissance servait au moins à quelque chose. Je suis resté à bouder tout le reste de la journée sur le muret du petit port. Un tristesse infinie me dominait. Pourquoi n'avais je pas su séduire la belle Chaussette Blanche. Soudain j'en eus marre des hommes, de leurs bavardages inutiles, de leur compagnie. Je voulais revenir au commencement de ma vie dans la campagne normande. Je voulais devenir le chat de la ferme de ma mère, je voulais devenir le chat couillu que j'aurais dû être. Le soir quand Yannis arriva pour me prendre et me glisser dans sa chemise, il ne me trouva pas. Je m'étais caché dans un  panier de pêche. Il m'appela. Je le laissais faire. Il alluma une cigarette et se mit à parler seul
Il est où ce putain de chat ?... BradPitt ?.. Fais pas le con, chat !
Yannis tirait sur sa clope nerveusement.
- Viens que je te soigne petit, viens, allons!
 Mais non, il ne me soignerait pas. Il laverait ma blessure mais il ne me rendrait pas ma virilité. Il se servirait de moi comme d'une bouillotte au fond de son lit. Il me raconterait des histoires à dormir assis pour se soulager. Et puis soudain, Yannis dit quelque chose qui me consola et fit que je regrettais toutes mes mauvaises pensées :
- Viens mon BradPitt... Viens. Je te dirai comment faut faire pour séduire une petite chatte chipie. C'est normal, la première fois, de se prendre une raclée. Mais c'est la dernière fois que ça t'arrive, je te le jure. Viens voir ton Yannis....
Je l'ai cru. Je suis sorti de mon panier en ronronnant. Je faisais une confiance aveugle à cet homme qui avait tout perdu.

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