" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 26

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 26



Semaine 26

Mameth était repartie vers Paris la mort dans l'âme de laisser la maison des souvenirs et sa demi soeur Ursule en plan, sur un coup de tête, mais comme à chaque fois, l'insupportable douleur d'une enfance inacomplie, d'un amour incompris, d'une tendresse impossible, l'avait faite fuir de façon irrépressible. Ursule avait juste dit :
- Ah bon ? Déjà ?
Mameth s'était sentie stupide mais il lui était impossible de rester un jour de plus. Il fallait balayer, oublier, se libérer des amarres qui finiraient un jour ou l'autre par l'entraîner vers le fond. L'annonce du mariage de Chloé avait précipité le sentiment de panique. Mameth n'avait pas su aimer sa fille, la rassurer, la porter, la défendre. Dans
le coeur de Mameth il n'y avait pas de place pour une autre femme. Il y avait l'ombre omniprésente de cette jolie petite femme rousse et frêle et charmante vêtue de robes légères et mousseuses dans la moiteur de Saigon. Son rire comme une source alpine en plein cagnat. Il n'y avait qu'elle dans le coeur de Mameth et aucune autre femelle jamais. C'était ainsi à cause du cercueil lustré de chêne clair dans lequel on l'avait
allongée quand Mameth n'était pas plus haute que trois pommes. Les femmes, dans la vie de Mameth, représentaient cette douleur lancinante de la perte essentielle. Il ne fallait pas s'attacher aux filles. Il fallait garder Chloé à distance, à distance de cette douleur possible. Il fallait que Chloé puisse survivre sans Mameth.
Quand Mameth quitta la route départementale et se retrouva sur l'autoroute, elle était persuadée d'avoir au moins réussi ça. Chloé était aussi éloignée de sa mère que Paris de Calcutta. Ce qui avait aussi chamboulé Mameth, c'était d'apprendre que de La Luppa, dans son couvent espagnol allait perdre la boule. C'était donc pour ça qu'il était parti. Pour ne pas être malade auprès d'elle. Ca non plus, Mameth ne savait pas faire. Soigner, dorlotter, compatir. Non, elle avait peur de la maladie comme du diable, de La Luppa avait eu raison de partir. Et puis enfin, il y avait ce mariage programmé à Athènes. Déjà, en soi, le mariage... Chloé qui épousait un indien, un type plus vieux qu'elle, divorcé, un type plein aux as qui sans doute s'offrait un caprice : une jolie petite française brillante qui avait réussi dans la finance, diplomée d'HEC, un parfait petit pur sang capricieux qui souhaitait apprendre à courber l'échine, ce que sa mère c'était bien gardée de lui apprendre. Comment Mameth avait-elle pu mener Chloé jusque là, sans l'ombre d'un doute, d'un remord, d'un regret.
En freinant pour rentrer sur la bretelle d'accès, Mameth murmura au bord des larmes:
- Lucien, mon petit Lucien, tu te rends compte ? Notre amour, entre elle et moi, ne peut passer que par toi, un chat... Elle m'offre un chat, je l'engueule, évidemment, je me mets à t'aimer et ça elle le supposait, quel gâchis tous ces non-dits !... J'aurais tant voulu qu'elle soit heureuse à deux pas de chez moi, avec une belle tripotée de marmaille... j'aurais tant voulu qu'on ne se ressemble pas et qu'on s'aime.
Le téléphone sonna. Mameth répondit. C'était de la Luppa. Il avait toujours le chic d'appeler à des moments critiques.
- Je suis sur l'autoroute. Je rentre à Paris. Oui, je suis au courant. Ursule me l'a dit. Fachée ?... Oui et non. De toute façon on se verra dans deux mois au mariage de Chloé. Ben, c'est sûr que je ne suis pas dans des conditions idéales pour faire la conversation... Dès que je serai à Paris je te rappelle. Prends soin de toi. Je t'embrasse.
Toujours pareil. La Luppa appelait au mauvais moment. Mameth se dit qu'elle n'avait pas eu beaucoup d'instants d'abandon, de connivence, de fulgurence dans son existence...
Il n'y avait eu que ces deux années, après son entrée aux Beaux Arts. Le reste avait été une harmonieuse construction raisonnable. C'est à ce moment là que débutait le roman et c'est là qu'il s'achevait. Une boucle inspirée par ces deux années.
Mameth freina et prit la bretelle qui la conduisait vers l'aire de repos. Elle avait besoin d'ouvrir son sac. D'être sûre que le manuscrit était à l'intérieur. Elle avait besoin de le toucher. Au fond c'est pour ça qu'elle était allée à Mallorca. Pour le retrouver. Pour retrouver la seule histoire d'elle qui soit vraie. Un roman. Des centaines de feuilles qui sentaient le moisi à force d'être restés dans un tiroir de la chambre vietnamienne. "La ligne droite".
Mameth caressa la page de garde sur laquelle le titre avait été tapé sur un vieux modèle de machine à écrire. Les feuilles dans la chemise de papier rose défraîchi pesait lourd. Le poids de la jeunesse, de l'innocence et de l'amour peut-être.


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