" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 29

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 29


Semaine 29

La porte de la cave s'était ouverte tôt le matin. Comme à chaque fois n'apparaissaient que deux jambes fines et nues, ce jour là chaussées d'élégantes pantoufles roses, brodées. La même voix glaçante donna ses ordres. Je filai sous le lit sans demander mon reste :
- Arrive ici. C'est l'heure de te préparer pour l'école.
L'enfant recroquevillé sur le côté ne bougea pas. La voix siffla plus fort et plus énergiquement encore.
- Tu te secoues oui ou non ?...
- Gare à toi,Sébastien, si tu me fais descendre !


Sur le lit en fer, rien ne bougea. Les pantoufles s'avancèrent sur les premières marches et après un bref arrêt se mirent à dévaler l'escalier laissant apparaitre une jeune femme blonde, les cheveux attachés en chignon banane. Elle portait un peignoir en éponge de la même couleur que les pantoufles. Je m'étais coincé entre le mur et le lit mais il n'y avait aucunechance pour qu'elle m'aperçoive. A part le coin de l'établi éclairé par le rayon de lumière venu de la petite fenêtre grillagée au ras de la pelouse du jardin, le reste de la cave était assez obscur. La femme blonde était soignée et jolie. Les ongles longs de ses mains étaient vernis de rouge vif. Je les vis lorsqu'elle agrippa les cheveux de l'enfant pour lui secouer la tête. L'enfant sursauta et s'assit. La femme le gifla et la gifle cingla le visage encore endormi.
- T'es sourd, en plus ?.. Ca fait une heure que je t'appelle !... Tu veux partir à l'école le ventre vide... Tu sais très bien que j'ai horreur de descendre dans ce trou à rat !... Tu le sais très bien, tu faisais semblant de dormir, hein ? Cette gifle, encore une que t'as pas volée !


L'enfant se leva sans rien dire et suivit la femme dans l'escalier. Arrivée en haut, elle ouvrit la porte et l'enfant la referma derrière lui.
C'est ce jour là que je compris. Les insultes répétées, la gifle administrée avec violence, la mauvaise foi apparente de cette femme, tout indiquait que l'enfant était un souffre-douleur. Je me sentis très triste pour lui et moi qui commençait à guetter avec bonheur les arrivées de l'enfant dans la cave, je me mis aussitôt à souhaiter ardemment ne plus l'y revoir. Ne plus le revoir. Que les choses s'arrangent pour lui, qu'il ne soit plus puni. Je ne voulais plus le voir. Plus le voir pour la simple raison que maintenant que j'avais deviné, je me sentais honteux de ne rien pouvoir faire et
d'assister à ces tortures. J'aurais voulu n'avoir jamais mis les pieds dans cette cave. Je repensais évidemment à Ronrono et à ses mises en garde. Il m'avait prévenu que ce qui m'attendait dans cette maison n'était pas facile. Partir, fuir loin de ce quartier, serait une preuve de lâcheté et de désobéissance.
N'empêche que ma première idée, ce matin là, fut de ficher le camp immédiatement par le soupirail entrouvert. C'est ce que je fis. Dans la rue, je me sentis enfin soulagé. L'eau du caniveau me parut délicieuse et les détritus de la première poubelle savoureux. Je passai ma journée deux rues plus loin, au pied d'un arbre, dans le
jardin d'une maison aux volets clos. Quand le soir commença à tomber, la peur se mit à me serrer les boyaux. Je ne voulais plus voir le visage triste de l'enfant battu. Je ne pouvais pas. Je sentais tous mes poils se hérisser à cette évocation. Je zonais
jusque tard dans la nuit et j'espérais que l'enfant n'avait pas été poussé dans la cave. En même temps que je luttais de toute mes forces à l'idée que l'enfant puisse giser seul sur le sommier en fer, la voix de Ronrono m'invitait à être courageux. Je ne devais
pas abandonner l'enfant. Je devais aller voir, je devais lui tenir compagnie, je devais lui adoucir la vie. Je finis par m'approcher du soupirail. Et je le vis, assis sur le petit lit, l'air perdu et misérable. Ronrono me parla clairement d'où il était :
- Lucien, tu n'es pas un chat ordinaire, n'est ce pas ? Alors va sauver cet enfant.
- Mais maître comment ? Comment ?
- Trouve, Lucien, cherche, invente !

Je me suis donc faufilé par la petite fenêtre. L'enfant m'entendit sauter sur la terre battue et murmura:
- Le chat ! Viens le chat ! Oh, viens s'il te plait...
- J'arrive, l'enfant.
Et à ma grande surprise l'enfant répondit :
- Je m'appelle Sébastien.. Toi, je t'appellerai le Chat.
- Ok, Sébastien.

En montant sur le lit, je vis que l'enfant portait un pansement sur
l'arcade sourcilière.
- Ils ont dit aux Urgences que j'étais tombé de vélo. Mais c'est pas vrai. C'est le mari de ma mère qui m'a cogné. Et pour que je dise pas la vérité à ma maîtresse ils m'ont encore donné de la cave. Mais un jour je me sauverai et je dirai tout à mon école.
- Oui Sébastien, un jour, tu seras libre.
- Mais peut-être aussi que je serai mort avant.
- Non, non! Pas tant que je veillerai sur toi.
- Où est ce qu'on va quand on est mort, le Chat ? Est ce qu'on retrouve son vrai papa ?
- Absolument, Sébastien. Nous les chats quand nous mourons, il se passe des choses étranges. Notre âme, notre esprit si tu préfères, met un jour à quitter notre corps puis s'envole au dessus des maisons. Si le chat qui est mort a aimé sa maison, son âme se pose sur le toit de cette maison pendant le jour, et la nuit, l'âme descend par la cheminée et peut se promener à sa guise dans l'ancienne maison sans déranger personne. L'été on préfère souvent se promener dans le jardin s'il y en a un autour de la maison. Si on n'aimait pas notre maison, ou si elle est démolie, ou je ne sais quoi d'autre, on erre dans le ciel jusqu'à ce qu'on en trouve une qui nous plaise. On peut en essayer plusieurs et surtout on peut être plusieurs âmes de chat sur un même toit.
- Crois tu que ça soit pareil pour les humains?
- C'est possible... A vrai dire je n'en sais rien... Mais tu sais Sébastien, ceux qui ont aimé les chats peuvent être hébergés aux paradis des chats.
- C'est quoi le paradis des chats?

L'enfant s'était allongé et j'étais contre lui. On se tenait chaud. Quand j'allais commencer à raconter la suite de mon histoire, l'enfant me caressa et ferma les yeux. Il demanda :
- Tu seras toujours mon ami, le Chat ?
- Oui, répondis-je. Toujours.

L'enfant s'endormit. Son front était lisse et ses lèvres souriaient un peu.
Il me sembla voir l'ombre de Ronrono quitter la cave en passant à travers le mur. Un souffle d'air me rapporta sa voix :
- Tu vois, Lucien, c'était pas si difficile que ça ...



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