" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 31

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 31



Semaine 31

J'étais maintenant sur les genoux de La Salle que le grand moine Gio avait installé dans un fauteuil de bois à bascule, sous le marronier qui se trouvait à l'entrée du potager. La Salle somnolait à l'ombre de l'arbre, sa main légère posée sur mon collet. Son corps s'était beaucoup affaibli et sa main avait perdu beaucoup de consistance. La mort la grignotait comme le reste de son corps. De temps en temps, Gio se
rapprochait à grandes enjambées de l'arbre pour jeter un coup d'oeil surle malade. Il regardait si sa poitrine se soulevait régulièrement et ilrepartait rassuré. Il vérifiait aussi que j'étais bien à ma place sur les genoux. Mon absence l'aurait à raison inquiété. Je vis arriver Onaké qui marchait sur le chemin comme une funambule sur un fil. Elle tenait une ombrelle pour se protéger du soleil ardent du début d'après-midi.
Elle portait aussi un petit siège pliant en toile rayé. Elle arriva près de nous sans que La salle s'en rende compte. Il avait les paupières clauses et semblait dormir. De la voir si fine comme une brindille dans sa tunique de coton blanc qui couvrait ses cuisses jusqu'aux genoux, ses long cheveux raides-noirs qui avait poussé jusqu'à la taille, une
corolle de toile rouge au dessus de la tête, de la voir si naturellement belle et élégante je me mis à ronroner de toute mon âme joyeuse.
La Salle ouvrit les yeux au moment où Onaké allait se pencher sur lui pour lui retirer ses lunettes.
- Je ne dormais pas vraiment, dit-il, en la voyant. J'étais entre deux eaux, comme un plongeur qui ne sait pas si il doit se laisser engloutir dans les abysses ou s'il doit remonter vers la surface. Tu vois Onaké, j'ai encore assez de force pour ne pas me
laisser couler sans hésitations.
Il sourit. Il n'avait plus la force de rire comme autrefois.
- Je ne te trouve pas mauvaise mine. Je crois que tu vas encore passer quelques mois parmi nous, François.
Le moine Gio planta sa bêche dans le sol et se rapprocha de la barrière en bois qui clôturait le potager du couvent. Il s'adressa à Onaké.
- Bonjour, belle dame, je suis heureux de vous voir. Comment allez vous ?
- Je vais bien. Je viens apporter de bonnes nouvelles à François.
Onaké sortit une lettre de sa poche. Le moine retourna à son travail.
- Il a répondu vite ! Murmura La Salle
- Oui et pourtant il hésite à accepter ce que tu lui demandes.
- Ahh...
- Je te lis la lettre.
" Monsieur,
Permettez moi tout d'abord de vous dire que bien évidemment je me souviens parfaitement de vous pour avoir souvent travaillé, avec un grand
plaisir, à vos côtés, comme interprète. Vous m'avez permis d'approcher des gens rares et talentueux, inoubliables. C'est un fait que notre collaboration a toujours été simple et de qualité. Mais ce que vous me demandez est très particulier. Je ne me sens pas vraiment à la hauteur de la confiance que vous me témoignez. Où plutôt, en toute franchise, je ne sais pas si j'ai vraiment envie d'être l'homme que vous recherchez.
Vous ne me demandez pas d'accomplir quelque chose de très difficile et pourtant vous demandez beaucoup. Vous me demandez quelque chose qui va me lier à vous le restant de ma vie et je me demande si je pourrai tenir cette promesse. Si je la tiendrai consciencieusement sans faiblir. Si je ne me dédirai pas en chemin. Que dire d'autre... J'accepte de vous rencontrer et espère que d'ici là ma réflexion aura muri.
En attendant, portez-vous le mieux possible. Bien à vous. A bientôt.
Je communiquerai le jour de mon arrivée à Onaké.
Guillaume de La Luppa."

- Il va venir, dit Onaké en repliant la lettre. C'est bien. C'est presque gagné...
- Je ne veux pas le forcer. J'ai bien réfléchi mais je ne vois personne d'autre à qui demander ce service. A part toi, évidemment. Mais toi, tu es loin de Venise, trop loin.
- Si Guillaume de La Luppa refuse, tu sais bien que je le ferai.
- Oui, je sais... Mais attendons... Tu sais Onaké, cette nuit j'ai eu en rêve une magnifique visite.
- Ah? Les sourcils d'Onaké se soulevèrent... Raconte, dit-elle
- J'ai vu la Princesse Gio en train de mourir de froid sur le banc de pierre du couvent, tu sais celui qui est tourné vers la plaine, plein nord.
Elle m'a vu la regarder et elle m'a dit en japonais quelque chose que j'ai compris comme si elle parlait anglais ou français. Elle m'a dit :
"Vous savez Monsieur, mourir d'aimer et de douleur ce n'est pas très difficile. La seule chose qui me navre c'est que l'enfant que je porte doit aussi mourir. Lorsque nous mourons c'est ça qui est difficile, c'est de laisser mourir l'enfant que nous portons en nous. Il se trouve qu'en cette circonstance je porte réellement un enfant. Mais homme ou femme, jeune ou vieux, nous sommes toujours enceints, monsieur, toujours
plein de cet enfant que étions."... Bizarre, hein ?
- J'aimerais tellement que Gio vienne aussi à moi, une nuit, François !
- A mon avis elle ne se montre qu'à ceux qui vont mourir comme elle, vaut mieux que tu ne la vois pas. La Salle faillit presque rire. Son sourire se crispa sur un toussotement.
- J'ai terminé le premier mouvement du concerto dit Onaké calmement.
- C'est bien, très bien. Aujourd'hui, je n'aurai eu que des bonnes nouvelles. Je crois que je vais dormir encore un peu si tu chasses Petit Prince de mes genoux... il commence à
peser, le bougre.
Avant même qu'Onaké ne m'attrape, je sautai dans l'herbe et partis chasser le mulot dans les champs. Ma vie au couvent était délicieuse.



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