" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: novembre 2013

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 41


Semaine 41

Onaké travaillait surtout la nuit. Elle dînait tôt, frugalement, avant que le jour ne soit tombé, puis elle partait au monastère souhaiter une bonne nuit à François La Salles. Il le lui avait demandé la semaine précédente. Il sentait ses forces l'abandonner et pensait qu'un de ces prochains matins il n'ouvrirait plus les yeux sur le monde. Après son réveil, il tenait à aller au bord du lac avec le moine Gio et Onaké. Il ne se baignait plus et le moine le tenait recroquevillé dans ses bras. Les eaux calmes, brunes ou verdâtres du lac, lui rappelaient la lagune de Venise. Quand il était là, dans les bras solides de Gio, il était tout près de Marco, emporté par un vaporetto imaginaire qui faisait défiler la ville magique. Pendant cette demi-heure, il ne souffrait plus. Son visage se détendait et il se sentait bercé comme un nourrisson contre la poitrine du moine silencieux.
L'après midi, Onaké partait au village et dans la maison de thé souvent déserte à ce moment de la journée, elle pianotait sur le clavier de son ordinateur et retrouvait
les rumeurs du vrai monde. Sa mère se remettait d'une mauvaise bronchite qui l'avait conduite à l'hôpital. Le Kolonel avait lâché prise et fini par accepter qu'Onaké quitte la scène. Elle n'avait plus cherché à savoir où sa fille se trouvait. Elle se contentait d'envoyer deux ou trois mails par mois et attendait qu'Onaké veuille bien y répondre. Mais ce qui faisait qu'Onaké allumait maintenant son ordinateur avec un pincement au creux de l'estomac, c'était le désir de lire un mail de Guillaume de La Luppa. Depuis son bref passage au monastère, elle attendait, un signe de sa part. Il n'y en avait eu aucun. Elle ne se désolait pas pour autant et attendait. Quelque chose lui disait qu'ils
partageaient tous les deux la même évidence. Ils étaient faits l'un pour l'autre. Ce n'était peut-être pas le moment, peut-être trop tôt, mais un jour, ce qui avait marqué leurs regards sans qu'ils s'en rendent compte, les submergerait. Tous les deux avaient une grande habitude de la patience et de l'attente.
Elle répondit au nouveau directeur de Pleyel qui voulait avoir des nouvelles de La Salles. Le notaire de La Salles disait avoir reçu le testament de François. Désormais tout était en règle. Elle reçut un compte rendu détaillé du conseiller bancaire qui
gérait ses affaires à Tokyo. Elle vérifia que le virement mensuel destiné à la communauté monastique avait bien été effectué. Il n'y avait aucun message de Guillaume La Luppa.
Onaké referma son portable et commanda un second bol de thé vert. Ce soir elle terminerait le troisième et dernier mouvement de la Sonate à Gia. Le premier s'intitulait "Présence de l'amour", le second "L'attente" et le dernier mouvement serait "La désespérance". Elle en connaissait le déroulement, le tempo, les surprises et la fin. Elle avait presque toutes les notes en tête. Celles qui lui manquaient viendraient d'elles même quand elle serait penchée sur le clavier, comme à chaque fois. Elle vit arriver la camionnette du moine Kitashiba qui s'arrêta devant la maison de thé. Il colla son visage au carreau pour regarder à l'intérieur. Onaké comprit qu'il la cherchait. Elle lui fit signe. Elle refusait de penser que François La Salles était mort sans qu'elle soit là.
- François va très mal, dit seulement le moine. Il faut rentrer sans tarder.
- D'accord, répliqua Onaké.
Elle posa quelques pièces sur la table et fit signe à l'employé qui rangeait des bols sur une étagère. Elle sentit que quelque chose de sa propre vie allait aussi mourir. Elle ressentit une tristesse infini, pas de peur contrairement à ce qu'elle avait toujours cru penser face aux choses qui finissent. Seulement une tristesse infini qui faisait vaciller tout ce qu'elle avait pensé être. Mourir ne l'effrayait pas.
C'est l'idée de devoir renaître qui la mortifiait.



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ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 40


Semaine 40

L'été s'était posé sur Antisoros. Les fleurs mauves et jaunes des lavandes, des bruyères et des genêts s'étaient éteintes, laissant apparaitre la rocaille et les flancs de la montagne, couleurs de terre. A midi, le soleil commençait à cuire l'île comme un oeuf au plat. Les premiers touristes, des gens blonds et pâles, arrivaient du nord. Très
peu s'installaient au camping. Ils avaient de l'argent et choisissaient de louer des chambres ou des appartements chez l'habitant. Très peu choisissaient de camper. Yannis Pantapoulos avait encore du temps tranquille devant lui. Une ou deux semaines, ça dépendait des dates d'examen et des réductions des compagnies aériennes. Sa clientèle était jeune et désargentée. Mais il surveillait de près la situation.
Tous les matins, nous descendions au port et on s'installait à la taverne de Costas. Costas était un des rares types de l'île qui conversait encore avec Yannis. Et il ne venait même pas à l'idée de Yannis d'aller s'asseoir ailleurs pour siroter un café frappé et attendre les bateaux qui accostaient. Je descendais avec lui de la maison jusqu'aux quais. Je marchais à ses côtés, comme un chien, la queue droite comme un I et l'allure souple. J'essayais tant bien que mal de ressembler le plus possible à Ronrono. Je passais devant le restaurant de Patalina aussi fier qu'un tigre qui escorte son Pacha. La chatte borgne Kali ne mouffetait pas, ni ses fils qui faisaient semblant de dormir. Il me semblait que Yannis et moi étions deux soldats fiers et courageux qui osions la traversée du village à pieds. La plupart du temps, Pantapoulos fuyait les rues du village et passait son temps chez lui ouà son camping. Il circulait sur sa vieille moto pétaradante, empruntantl'unique petite route de l'île qui en faisait le tour le long de la
côte, évitant les ruelles du villages et les rencontres.

Ce matin là, Antisoros était calme. Le premier bateau qui devait accoster de la grande île voisine n'était pas encore en vue. Il y avait juste un petit essaim de suédois et de norvégiens bourdonnant devant la boulangerie. Jem'étais allongé aux pieds de mon maître et je humais la tiédeur de l'air à peine remuée par le petit vent venu de la mer.
Yannis fumait tranquillement sa clope et je sentais bien qu'à cet instant là, il était redevenu un homme tranquille. Un homme que le malheur n'aurait pas bousculé, un homme ordinaire à qui rien d'exceptionnel ne serait arrivé. Un homme comme la majorité des autres hommes de l'île. Assis à la terrasse de ce café, devant la beauté
éternelle de la mer,il redevenait sans doute, le jeune homme d'autrefois qui avait toute la vie devant lui. Il tirait tranquillement sur sa cigarette, le corps nonchalant et détendu sur la chaise rigide de paille et de bois.

Et puis soudain, dans la baie, apparut le premier bateau. Il glissait, blanc, sur l'eau bleue et calme. Chaque fois c'était la même chose. Le coeur de Yannis Pantapoulos se mettait à palpiter. Un sentiment inéffable de paix, de joie et d'amour mêlés, l'envahissait jusqu'à la racine des cheveux. Rien d'autre ne lui avait jamais fait cette
impression. Rien, ni personne. Ni personne sauf Mameth. Il étira sa jambe droite et redressa son dos sur la chaise. Il aurait pu savourer cet instant unique tous les matins de sa vie si le destin n'en avait pas décidé autrement. Maintenant, à ce moment précis, il découvrait que depuis plusieurs matins, il venait attendre quelqu'un. Il était sûr que
la pièce de monnaie découverte dans les vieilles pierres du mur du camping était un présage qui allait se réaliser. Mameth allait revenir.
Le bateau allait rejoindre le quai. Il distinguait très bien les voyageurs perchés sur le pont supérieur. Et il la vit. Comme la pièce l'avait promis. Flamboyante avec son casque de cheveux roux, sa peau de porcelaine et la façon de se tenir. Elle était revenue. Yannis avait seulement plissé les yeux. Il ne bougeait pas. Il attendait la suite. Et la suite le laissa abasourdi. C'était une jeune femme, d'à peine trente ans qui traversa la passerelle et se retrouva inondée de soleil sur le quai. Une jeune femme qui n'était jamais venue et qui ressemblait à Mameth comme deux gouttes d'eau. Yannis avala la fumée de travers et toussa. Dieu n'arrêterait donc jamais de le faire marner. Pourquoi se moquer de lui de cette façon? Il regarda la jeune femme avancer vers le
café de Costas sans pouvoir bouger. Il y avait trois autres cafés que d'habitude les touristes préféraient. Elle le dévisagea avant d'immobiliser sa valise à roulettes pour finalement s'asseoir devant lui, face à la mer,en lui tournant le dos. Elle commanda en anglais un café frappé avec du lait et du sucre. Son portable sonna. Elle répondit en français :
"Oui maman. Je viens d' arriver. C'est pas mal. C'est vrai, c'est calme....
Je t'en prie Mameth, ne recommence pas... Je vais bien. Oui appelle moi ce soir. Tchao."
Yannis Pantapoulos écrasa sa cigarette et se leva. Je le suivis. Il était redevenu l'homme inquiet qu'il était toujours. Il partit longer le quai redevenu désert. Il pleurait.



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ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 39


Semaine 39

J'ai passé des nuits entières dans la cave mais la porte en haut de l'escalier ne s'ouvrit plus une seule fois pendant longtemps. Le petit lit en fer et son matelas souillé restait vide. Je me disais que c'était tant mieux. Que le gosse n'était plus puni. Et puis je pensais aussi que peut-être il existait d'autres punitions, dans la maison. Et là, je
ne pouvais rien faire. Je ne pouvais pas me montrer. C'est ce que m'avait dit Ronrono Chapati, mon maître.
Maintenant que j'étais seul, je m'installais sur le lit pour faire un somme, roulé en boule. Je ne dormais que d'un oeil. Je me demandais si ça valait le coup de continuer de venir dormir ici. Je préférais largement passer la nuit dans des cabanes de jardin, sous des tas de bois ou des appentis.
Cette cave sentait le malheur et la souffrance, ça puait une odeur d'humain sordide qui pénétrait les narines. Plusieurs fois dans mes rêves j'avais appelé Ronrono mais il ne s'était pas manifesté. Je fus ravi de voir enfin passer son ombre devant le soupirail. Il se glissa entre les barreaux de fer, s'appuya sur le mur de meulière avec ses longues pattes avant et se retrouva sur le sol de la cave. On aurait ditun fauve sortit de la jungle.
- Oh mon maître ! M'exclamai-je. Enfin vous voilà ! Comme je suis heureux de vous voir. Ici la situation stagne, l'enfant reste dans la maison et vous m'avez interdit de m'y montre ! Je désespère dans ce sous-sol puant.
- Je te comprends, Lucien, mais je suis venu te demander de ne pas abandonner ta mission. Le gosse va revenir et je te le répète, il n'y a que toi qui peut le sauver.
- Mais comment, Ronrono ?
- Je n'en sais rien, Lucien. Si on t'a donné plusieurs vies, il te faut les mériter, mon brave. Je suis là pour te guider mais certainement pas pour te donner les solutions.
- Bien Ronrono, dis-je en me lissant les moustaches, gêné de mettre montré sans volonté. Je vais trouver. Je vais trouver...
- Bien sûr Lucien que tu vas trouver. Tu es un de mes meilleurs éléments.
- C'est vrai Ronrono?
- C'est vrai Lucien. Tu es celui que je viens voir peu souvent parce que tu es digne des vies qu'on t'a confié. La plupart du temps, tu es un excellent chat et les humains t'apprécient. Tu remplis autant leurs viesqu'ils remplissent la tienne !... Sur ces compliments, je vais me sauver, j'ai de la route à faire cette nuit, du ciel à parcourir. Je
suis juste passé te redonner un peu de courage. Au revoir, Lucien. A la prochaine.
- Au revoir, maître Ronrono Chapati. Pensez à moi de temps en temps.
- Je pense très souvent à toi, Lucien. Très souvent. Tu es mon élève préféré.
Ronrono Chapati sauta entre les grilles du soupirail et dehors, dans le jardin, son ombre s'estompa presqu'aussitôt. Je me remis en boule comme pour contenir au creux de mon ventre le bonheur que m'avait procuré sa visite. L'idée que Ronrono pense du bien de moi me remplissait de bonheur. Pour le satisfaire, j'aurais passé la moitié de ma vie dans cette cave. Je m'endormis profondément. Quand je me suis réveillé le jour passait par le soupirail et la clarté m'indiquait qu'il était bien plus tard que l'aube. J'allais déguerpir vite fait quand la porte en haut de l'escalier s'ouvrit. La voix de la femme articula d'un ton sévère :
- Tu as intérêt à te tenir à carreaux et à bien respecter ce que ton père et moi on t'a expliqué. En tous cas, tu la boucles jusqu'à ce qu'on vienne te chercher.
- J'ai compris, répondit Sébastien de sa voix docile.
- Eh ben, tant mieux pour toi.
La porte se referma d'un coup sec et on donna un tour de clé. Sébastien descendit lentement en se tenant à la rampe. Je redressais la tête et il me vit tout de suite. Il se pressa vers moi en murmurant et en tendant les bras :
- Le Chat, mon ami, mon petit ami, tu es là? Comme tu m'as manqué. J'ai cru que je ne te reverrai plus et ça me faisait encore plus mal que les coups.
Sébastien me serra dans ses bras. Il n'avait jamais osé avant. Je me mis à ronronner le plus fort que je pouvais pour lui dire combien moi aussi je l'aimais.



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