" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: mars 2013

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 9

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Semaine 9


Le jour pointait à peine au dessus des tours de l'avenue Aoyama-dori, dans un ciel pur et bleu comme une eau de piscine, traversée régulièrement par le vol noir de quelques corbeaux qui se poursuivaient.
Onaké finissait de remplir fébrilement une valise à roulettes. Je somnolais sur un coin de son lit. Elle s'approcha de moi en tenant un sac de toile à la main.
- Mon Petit Tigre, il va falloir être très sage et très gentil si tu veux rester avec moi. Je pars. Personne ne sait ce que je suis en train de faire. Hier soir j'ai mis de la poudre d'oranger préparée par le docteur Hitachi dans le thé du Kolonel. Si tu te tais, elle n'entendra rien. Nous serons loin quand elle se réveillera. Ca nous évitera des complications. Tu veux bien m'accompagner n'est ce pas?
Je ne pouvais rien lui répondre. Il valait mieux que je miaule pas. Je me suis laissé déposer dans le sac qu'Onaké ferma à demi.
Onaké prit son téléphone et appela un taxi en chuchotant. Ensuite elle souleva la valise pour traverser l'appartement et la déposa sur le palier. Elle revint chercher le sac dans lequel j'étais recroquevillé, pas très sûr de mon sort. Je l'aimais infiniment pour subir l'humiliation d'être ainsi enfermé et porté comme une marchandise. Elle ferma la porte avec la clé pour ne pas la claquer et elle appela l'ascenseur qui se présenta. Les portes s'ouvrirent accompagnées d'un petit son de clochettes. Onaké avait passé les longues anses du sac dans lequel j'étais enfermé sur son épaule et elle me tenait donc légèrement coincé entre son bras et sa poitrine. Son coeur battait très fort et son corps était parcouru d'imperceptibles tremblements. Le grand hall de l'immeuble était vide. Il devait être à peine cinq heures et demi. Je sortis un coin de tête. Avec l'oeil gauche je vis la lumière livide du petit matin et l'avenue déserte qui frissonait par moment à cause du bref passage d'une voiture. On attendit très peu dans le hall. Un taxi se gara devant les parterres plantés d'arbustes nains qui séparaient l'immeuble de l'avenue. Un type en sortit et chargea la valise dans la malle. Onaké serra le sac de toile contre elle et s'engouffra sur la banquette arrière. Elle indiqua qu'elle voulait se rendre à la gare de Tokyo. Le conducteur hocha la tête sans rien dire.
Quand nous fûmes dansla gare, Onaké se dirigea vers les quais réservés au Shinkansen. Elle passa son billet au détecteur et entra dans la salle d'attente réservée.
La gare était encore presque vide. Elle commença à avaler le thé fumant contenu dans un gobelet, ouvrit le sac et se mit à me parler.
- Tu as été parfait Petit Tigre. Surtout n'aie pas peur et ne te sauve pas. Tu serais mort dans l'heure qui suit. Nous partons loin. Le docteur Hitachi est formel. Je dois quitter Tokyo, le piano et le Kolonel. Sinon mes tremblements ne guériront pas et de toute façon, je ne peux plus jouer pour l'instant. Tu sais à Paris, le concert a dû être annulé. Kolonel était folle de rage. Elle se fichait pas mal de ma santé alors que j'étais effrayée, perdue, honteuse. Mr de Salles, mon imprésario parisien, était catastrophé. Pas seulement à cause de l'annulation des contrats, des assurances et autres tracasseries mais parce qu'il comprennait que j'allais mal. Il a toujours cru très fort en moi et il me voyait perdre pieds. C'est un véritable ami, tu sais. Il m'a conseillée d'aller consulter un médecin qu'il connaissait et en qui il avait une grande confiance. Mr de Salles prit rendez-vous pour moi et demanda à une interprète de m'accompagner pour que je puisse parler au médecin le plus librement possible. Il n'était pas sûr que le médecin parle parfaitement l'anglais. Il y eut au début un problème avec l'interprète qui devait être une femme. C'était une relation de Mr de Salles, une personne en qui je pouvais avoir confiance. En fait, c'est un garçon qui se présenta à sa place car elle avait dû quitter subitement Paris deux jours plus tôt. J'ai expliqué que je ne voulais
pas d'un homme pour traduire des choses très personnelles. Mais ce garçon était si prévenant et si sympathique quand je lui ai expliqué pour quelle raison je ne souhaitais pas qu'il m'accompagne, que je me suis sentie très sotte lorsqu'il m'a aimablement salué pour partir. Il comprenait ma gêne et pensait avoir été maladroit en pensant qu'il pouvait remplacer sa collègue femme. Il venait de prendre congé quand jeme suis dit que j'étais stupide de ne pas l'accepter parce qu'il était un homme et qu'il ferait certainement très correctement son travail de traducteur. Son japonais était excellent, il le parlait avec finesse et nuances. Alors je me suis lancée à sa poursuite et je l'ai rattrapé dans le couloir, devant l'ascenseur.
- Monsieur, s'il vous plait, veuillez m'excuser ! Je pense faire une erreur en refusant vos services. J'ai besoin de quelqu'un demain matin et je n'ai pas le temps de m'apitoyer. Pourrez vous m'accompagner?
- Avec grand plaisir, Melle Kikoni. Ma totale discrétion vous est acquise. Ca fait partie de mon métier. Si je puis vous aider, ça sera un grand honneur.
Il s'inclina profondément.
- Tu vois Petit Tigre, il parlait comme un monsieur plein de respect et il avait mon âge! J'ai presque failli lui rire au nez!... Par contre, je peux te dire que sa note de frais était bien celle d'un interprète confirmé et pas celle d'un jeune homme débutant... !
On fut interrompu par un groupe d'homme en costume et attaché-case qui, en rentrant dans la salle, regardèrent Onaké comme une curiosité. Onaké se leva et alla vérifier sur le tableau, le départ du train. Il partait dans un peu moins d'une heure.
On passa au distributeur de boisson avant de retourner s'assoir. Onaké ouvrit alors une revue qu'elle avait achetée et la feuilleta silencieusement jusqu'à ce qu'arrive l'heure de rejoindre le quai. Elle garda le sac de toile sur ses genoux et ne me raconta plus rien jusqu'à ce qu'on soit dans le train.
Nous sommes partis attendre le train sur le quai, devant le repère correspondant à la portede notre wagon et nous sommes montés dans un train en partance pour Kyoto. C'était le premier train du matin. La file d'attente sur la ligneblanche avait été raisonnable. Onaké avait acheté deux places et donc personne ne vint s'assoir à côté d'elle. Je ne pouvais pas sortir du sac. Elle m'amena au toilettes pour me faire boire et manger mais j'y étais peu enclin.
Arrivés à Kyoto, on ne s'éternisa pas dans la gare moderne et froide. Un vent frisquet tombait du toit ouvert et Onaké se faufila en guidant énergiquement sa valise à
roulettes à travers les courants d'air, me serrant fort sous son autre bras. Une voiture noire nous attendait plus loin. Onaké sembla la chercher des yeux et la reconnaitre. Elle salua le chauffeur qu'elle semblait aussi avoir déjà rencontré. Elle ne donna aucune indication avant que le chauffeur démarre. Nous arrivâmes assez vite au Westin Miyako Hotel. A l'accueil, il parut évident qu'Onaké était connue et attendue. Elle demanda si tout avait pu être installé comme elle le souhaitait et la réponse fut à son goût. La porte s'ouvrit sur une magnifique chambre qui donnait sur la piscine et des jardins rougeoyantsà l'annonce d'un automne précoce. Elle ouvrit mon sac, se précipita dans la salle de bain et vit qu'on avait installé mon nécessaire de toilette. Je partis me soulager. Elle envoya quelques messages de son téléphone et revint s'assoir devant la baie vitrée de la chambre. Je la rejoignis en sautant sur l'accoudoir du fauteuil.
- Je pense que ce Guillaume de la Luppa a certainement séjourné assez longtemps au Japon. Je n'ai même pas pensé de le lui demander. Il était très pro, tu sais, Petit Tigre. Il traduisait sans sourciller et me salua profondément un peu avant que je ne quitte le cabinet du médecin et après s'être assuré que plus rien d'essentiel ne le retenait. Il me confia dans le taxi qui nous conduisait chez le docteur Rousseau qu'il parlait cinq langues couramment. L'anglais, l'allemand, l'espagnol, le japonais et moins bien le russe! Les français ont un charme fou...
J'eus envie de griffer le velours du fauteuil mais j'allais me faire mal voir et on risquait
de mettre Onaké dehors à cause de mes sauvageries. Alors je me suis contenté de miauler pour lui dire que moi aussi je le connaissais, ce Guillaume de la Luppa. Et drôlement même...



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ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 8

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Semaine 8
Mameth Levantre avait trois amis.
Nicole Burette, divorcée, mère d'un fils trentenaire qui vivait loin d'elle à Madrid. Elle était professeur de français, éternellement épuisée, déprimée, et depuis septembre, elle n'arrêtait pas de penser à sa retraite prochaine et à son train de vie qui en serait forcément modifié. Ce changement l'effrayait autant qu'il la soulageait.
Jean Poitevin homosexuel un peu plus jeune que les trois dames, était négociant en vins à Fronton et venait passer tous les week-end à Paris. Il gagnait bien sa vie, était généreux, drôle, patient, élégant et sa vie sentimentale aurait pu inspirer une dizaine
de volumes de la collection Arlequin. Un ami presque parfait!
Laurette Lestelle était une mosaïste de renom qui travaillait surtout en Floride
et sur la côte Ouest des Etats Unis pour décorer des fonds de piscines et des murs de jardin. Elle vivait seule à Miami. Quand elle débarquait àParis, environ une fois par mois, elle logeait trois ou quatre jours chez Mameth. Elle en profitait pour aller voir sa mère restée paralysée suite à un avc. La vieille dame était soignée dans une maison
spécialisée, en banlieue. Laurette portait souvent des lunettes noires, faisait et défaisait ses cheveux blond vénitien attachés en catogan, soupirait et montrait bien qu'elle accusait avec de plus en plus de difficultés les décalages horaires, se tenant le front comme pour vérifier qu'elle n'avait pas de fièvre ou que sa tête n'allait pas se
détacher du cou et tomber par terre d'épuisement.
Tous les quatre avaient fait leurs études à Toulouse, du temps où c'était une ville
provinciale tranquille et sans envergure. Ils ne s'étaient jamais totalement perdus de vue, même s'ils avaient passé de longues périodes éloignés les uns des autres. Depuis deux ans, depuis que José de la Luppa, le mari de Mameth avait définitivement quitté l'appartement de larue des Remparts, ils se réunissaient le dimanche soir, pour dîner chez Mameth. Ils se consolaient comme ils pouvaient de vieillir seuls ou presque. Ils riaient, se souvenaient, se souvenaient énormément, de toute sortes de choses, de choses faites ensemble autrefois, buvaient, mangeaient, se tiraient les cartes, et
refaisaient un monde improbable comme quatre ados inconséquents, critiquant des hommes au pouvoir, des médias, des voisins, des connaissances, pour en porter d'autres au pinacle, sans qu'on saisisse bien ce qui différenciait les bons des mauvais. Et tous ces discours étaient variables d'un dimanche àl'autre, et se contredisaient même assez souvent.
Un soir, à cause de moi, il y eut du riffifi et j'ai bien cru qu'ils allaient se quitter
fâchés, ce qui m'inquiéta et m'empêcha de dormir vraiment. Mameth avait attaqué quand Nicole avait refusé tout net de venir me donner à manger pendant que Mameth partait quatre jours à Mallorque:
- Si je comprends bien, personne pour me dépanner. Nicole y a que toi, qui peut vraiment me rendre ce service. C'est pas Laurette ou Jean, ils sont là en pointillés. Mais toi, Nicole, je ne te demande pas la lune. C'est pas compliqué de passer le soir ici pour donner à manger au chat. Eh ben, non, tu es fatiguée, tu as tes copies àcorriger... Tu les as corrigées,là, tes copies, avant de venir dîner ?... Et alors toi, Laurette, dire
que tu la comprends, ça me scie... Tu comprends quoi ? De quoi tu te mêles? Contente-toi de boire du champagne au bord de tes piscines et fiche moi la paix!
- Arrête, Mameth, tu exagères... Laurette te demande de comprendre... Tu sais bien que Nicole est au bout du rouleau...
- Mais je ne suis pas au bout du rouleau, Jean. Tu parles de moi comme d'une vieille qui va passer l'arme à gauche... Au bout du rouleau... J'ai simplement un travail épuisant. Vous le savez bien, que je sature...
Alors me coller une corvée de plus sur le dos, merci bien !
- Ben, c'est ça rendre service, Nicole, excuse moi... C'est pas forcément faire un
truc qui amuse... Tu veux peut-être que je t'envoie un taxi à la sortie de ton bahut pour t'amener jusqu'ici....
- C'est une idée, ça, Mameth, tu pourrais lui payer un taxi, soupira Laurette qui remit ses lunettes aux verres teintés pour atténuer le regard mitraillette de Mameth remontée comme une pendule.
- Ben, dans ce cas, Nicole dors aussi chez moi et vide le frigo... Sans blague, tu sais si ça t'arrange, tu peux faire ça, Nicole. Installe toi ici pendant trois jours...
- Ecoute, Mameth, j'ai mes habitudes. Venir ici, c'est pas pratique le lycée est
dans le 17ème. De chez moi, c'est direct. D'ici ça va être galère.
- Bon, les filles, on se calme. Mameth, file le à ton fils, ce chat. Comme ça ça reste une histoire de famille...
Jean s'esclaffa de rire mais les trois femmes le fusillèrent du regard. Il se sentit idiot. Parfois elles étaient cruelles et injustes.
- C'est ce que je vais faire, Jean, mais franchement je pensais que Nicole pouvait bien me rendre ce service.
- Eh bien elle ne peux pas, trancha Laurette qui se tenait le front depuis le dessert et qui était au bord de l'implosion... Cette Chloé, quand même ne manque pas d'air. Elle t'a mis dans un pétrin pas possible avec ce chat... Ma pauvre Mameth!
- Laisse Chloé, là où elle est. Chloé, ça me regarde.... Et j'aurais préféré que Guillaume ne soit pas mêlé à toutce bazar !
Mameth détestait qu'on débine ses enfants et elle avait d'habitude la dent dure contre ceux qui osaient. Mais, là, elle se tut, sentant le clash imminent. Mameth se contenta de froncer les sourcilset servit machinalement du champagne. Tout le monde vida sa coupe. L'atmosphère se détendit quand elle s'écria d'une voix enjouée :
- "Santé, mes amis!".
Nicole fit amende honorable et les cernes noires sous ses yeux jouèrent en sa faveur:
- Je suis désolée, Mameth, j'aurais aimé te faire plaisir. L'an prochain, quand je serai à la retraite tu pourras me demander ce que tu veux. Jean, finalement a raison, cette année je suis au bout du rouleau avec ces 1ère S qui sont des têtes à claque. D'odieuses têtes à claque. Pas un pour racheter l'autre. La plus mauvaise classe de ma carrière...
Nicole prit Mameth par le cou. Mameth l'embrassa sur la joue.
- Ca va. On n'en fait pas un fromage... Jean, tu prends le dernier morceau de tarte ?... Et puis je vous mets dehors. Regardez, Laurette! Elle s'endort.
- C'est vrai. J'ai terriblement mal aux yeux et au crane. Jevais espacer mes voyages. Ce n'est plus de mon âge ces escapades parisiennes. Tant pis pour ma mère... De toute façon je l'ai trouvée très mal en point et ça s'aggrave de mois en mois. Bientôt elle ne me reconnaitra même plus. ... Vous viendrez me voir à Miami.
Jean se souvint alors du dernier voyage qu'ils avaient fait tous les quatre, il ya une dizaine d'année, au Portugal. Pendant qu'il s'habillait, tout en aidant Nicole a enfiler son manteau, il continuait de raconter. Par moment, ils éclataient de rire tous ensemble en évoquant le souvenir d'un jeune homme gaulé comme une star de Hollywood, qu'ils avaient pris en stop. Arrivés sur le palier, Mameth, mit fin aux histoires parce qu'ilétait minuit passé et que les voisins allaient se plaindre. Ils
s'embrassèrent et se dirent à la semaine suivante. Pas un ne fit attention à moi et en passant devant le fauteuil Voltaire où je faisais semblant de dormir, pas un ne me fit une caresse. Ce n'est que lorsque Laurette partit se coucher que Mameth s'approcha de moi et me dit :
- Tu as été tellement sage, Lucien que je t'avais oublié. Laurette part dans trois jours et on va se retrouver tous les deux en amoureux. Enfin pas longtemps parce que je dois partir le lendemain à Mallorque. Mais je reviens vite, t'inquiète pas. En attendant tu iras chez Guillaume, à moins qu'il s'installe ici.
Je me suis levé et j'ai suivi Mameth dans sa chambre pour dormir près d'elle sur l'oreiller voisin. En passant devant le bureau, on entendit ronfler Laurette.
- On s'arrange pas... murmura Mameth. Moi aussi, je ronfle, Lucien ? me demanda Mameth.
Elle n'écouta pas la réponse... C'était oui. Elle venait d'allumer le radio-réveil de sa table de chevet. C'était les infos de la mi-nuit qui s'éternisaient. On venait de tirer sur le maire de Marseille qui sortait de l'Opéra. On était sans nouvelles précises de son état et les journalistes campaient devant l'hôpital de la Timone. Cette affaire coupa le sommeil de Mameth qui chercha son paquet de cigarettes dans le tiroir, se cala dans les coussins et fuma tranquillement sa clope en écoutant les tergiversations journalistiques que suscitaient cette tentative d'assassinat. Il ne manquait plus que ça avant les élections!
Elle me regarda et ajouta:
- Tu t'en fous, mon brave Lucien... Tu as raison. Allez, on dort !
Elle écrasa la cigarette à moitié consumée dans le cendrier, alla le poser loin du lit, sur le bureau, se rallongea et éteignit la lumière. Dix minutes après, elle ronflait comme Laurette et je m'endormis aussi pour de bon, bercé par cette ronronnade de dames mûres.


 

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ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 7

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Semaine 7

La première fois que je suis monté dans une automobile, c'est avec Mameth Levantre. Ma première soirée mémorable passée chez elle avec Gui-Gui et la jeune russe ne se termina pas comme prévu. Guillaume n'eut pas le temps de taper quoique ce soit sur le site internet qui devait m'expédier ailleurs. Mameth, sur le coup de minuit, fut malade bien plus qu'un chien ou un chat. Après le repas, quand justement il fut question de rédiger une annonce pour me vendre au plus offrant,
Mameth commença à se sentir nauséeuse. Elle avait beaucoup bu, mélangeant champagne et Clos Latourg. Les deux douzaines d'huitres sur l'estomac n'arrangèrent rien. Elle n'arrêta pas d'aller aux toilettes, revenant chaque fois plus pâle et décoiffée. La soirée s'acheva quand enfin elle décida de se coucher en gémissant et en se tenant le ventre :
- Guillaume laisse tomber pour le chat on verra ça demain... Rentrez les enfants... Désolée d'offrir ce spectacle pitoyable... Je vous appelle demain.
Guillaume m'avait sorti du carton. Il alla embrasser sa mère avant de partir et me glissa sur l'oreiller qui était à coté de celui de Mameth.
- Allez, maman, je t'amène le voyou... On ne va pas le laisser moisir dans son carton jusqu'à demain...
- Guillaume, tu crois que c'est bien raisonnable qu'il me reniffle toute la nuit si je dois l'abandonner....
- Ca n'a aucune importance, maman. Petit comme ça, il ne se souviendra de rien !
- Tu parles... Demande à ta soeur si on ne se souvient de rien !
- Dors maman... T'en fais pas, demain est un autre jour.
- C'est ça, répondit Mameth quand son Gui-Gui ferma la porte derrière lui.
Je restais sans bouger, sans ronronner, en respirant à peine. Elle se tourna vers moi avant de fermer les yeux en murmurant :
- Ca va encore mal finir cette affaire... J'espère que tu ne vas pas faire des saletés sur mon lit.
Je m'endormis seulement au petit jour quand je fus certain que même en bougeant beaucoup, Mameth Levantre ne parviendrait pas à m'écraser ou à m'étouffer.

Mameth se remit très vite de sa désastreusesoirée d'anniversaire et oublia de m'abandonner. Elle se laissa aller àm'aimer et devint parfois complètement gâteuse à mon encontre. Elle se mettait à jouer comme personne ne sait jouer avec un chat, devenant une espèce de femelle foldingue qui se dandinait à quatre pattes sur le lit,
jouant en se cachant sous l'oreiller à la petite souris. On se payait de ces parties extraordinaires de poursuite et mes griffures n'altéraient pas son esprit inventif. Jusqu'à ce qu'elle se reprenne subitement, se redresse et dise d'un ton abrupt :
- Suffit, Lucien. On se calme, là. Assez déconné pour aujourd'hui!
Un matin, au petit déjeuner, pendant que je ronronnais sur ses cuisses confortables, elle prit une mine renfrognée et se lança dans un long discours :
- Si je te garde, faut te couper les roudoudous, mon pauvre ami. Tu vois Lucien, la vie c'est toujours une anarque. Retiens bien ça.
Tu te dis, ça y est j'ai gagné, elle me garde, mais au virage t'as le véto pour t'émasculer. C'est aussi pour ça mon petit Lucien que je ne tevoulais pas. J'ai horreur des mutilations de toutes sortes. Je ne voulais pas t'infliger une telle douleur. Donc, pour te résumer la situation, soit tu restes ici dans un appart parisien bien propre et c'est direct le coupe-couille, soit je te balance sur Internet en espérant que tu atterrisses à la campagne où tu pourras passer tes nuitsdehors pour purger tes glandes. Dans ce cas, ça sera certainement moinsde confort et de gentillesse mais pas de véto... Mais va savoir... Y a pas de règle absolue. Tu peux très bien tomber sur des campagnards émasculeurs... Qu'est ce que tu en penses mon poulet?
Mameth me parlait beaucoup, comme elle aurait parlé à un humain. Elle n'avait pas
l'air de s'apercevoir que j'étais un chat. Je me suis serré contre Mameth et je lui ai léchouillé les trois bagues. Elle a hésité puis a dit :
- Ah bon, tu es déjà accro, mon pauvre Lulu, à ta Mameth ! Et pour ça tu es prêt à passer sur le billard !... J'ai toujours été assez adulée, c'est vrai, mais là, tu bats des records, toto.
C'est comme ça que le surlendemain je me suis retrouvé dans une petite cage portative, sur le siège avant, à coté de Mameth conduisant comme un pompier qui part au feu.
Je ne m'étendrais pas sur l'opération, les douleurs au réveil, la peur, la nuit horrible passée chez le vétérinaire, dans une des cages empilées comme les apparts d'une HLM, avec des voisins flippés.
Heureusement j'ai pu ruminer le discours de Mameth au sujet de ce qui venait de m'arriver et me dire qu'elle ne m'avait pas envoyé au massacresans explications et sans me prévenir. Autour de moi des chiens gémissaient, d'autres aboyaient, d'autres essayaient d'ouvrir la cage à coup de dents, tout ça jusqu'au matin, jusqu'à l'arrivée du boucher qui alluma la lumière en entrant dans notre salle de torture et s'écria:
- Alors comment va-t-on la dedans ? Ouh que ça pue, nom de dieu ! On s'est laissé
aller dans la paille, hein ?... Nathalie va vite nous parfumer tout ce bazar, n'est ce pas , Nathalie ?
Une jeune dame arriva l'air déconfit.
- Je prépare le planning plus tard alors?
- Oh que oui ! Propreté d'abord!
- Je reviens plus tard, Nathalie.

Mameth fut une des premières à venir me libérer. Elle fut accueillie par le ton jovial et satisfait du vétérinaire:
- Mme Levantre vous êtes pressée de récupérer votre ... Lucien... C'est ça, Lucien ? On s'attache, on l'aime déjà son Lucien ! Vous allez voir, un chat c'est autre chose qu'un hamster...
- Parfaitement Mr Loiseau, je m'attache. Ca n'a pas du être une nuit de bonheur pour mon Lucien et après ce qu'il a subi il a droit à quelques considérations... Si nous
continuons à maltraiter nos animaux, Mr Loiseau, un de ces prochains siècles, le film d'Hichkok, "Les Oiseaux", que vous devez forcément connaitre, personne ne pourra plus le revoir parce que tout le monde aura eu les yeux crevés... La révolte du règne animal...
- Mme Levantre... toujours aussi excessive! Nos bêtes comprennent très bien ce
que je leur fais. Je leur permets de vivre en harmonie avec les hommes et à l'occasion je les soigne. Je ne suis pas qu'un tortionnaire!
-Ok, Mr Loiseau... Ne vous fatiguez pas... Heureusement que vous êtes là. Je
suppose que la démolition des couilles de chat coûtent une fortune...
L'harmonie, ça se paye ! Combien ?.... Cent quatre vingt euros!... Ben dites donc! J'enverrai la facture à ma fille.
Sur ce Mameth tendit une carte en plastique dorée et on repartit très vite. Dans la voiture au premier feu rouge, Mameth alluma une cigarette et commença un
discours :
- Le Loiseau doit bien gagner sa vie... Mon pauvre Lucien ! J'ai pensé à toi toute la nuit. Je me disais que tu devais souffrir le martyr et que ta Mameth n'était pas là pour te consoler... Tu devais te dire que les humains sont méchants, barbares... Je t'ai bien expliqué ce qui allait se passer mais ça n'excuse rien... J'ai été lâche, encore une fois. J'ai laissé faire... Alors te voilà sans roubignoles. C'est untruc que tu pourras me reprocher toute ta vie. Je suis prête... On fera quand même savoir à Chloé ce que tu as subi à cause d'elle. Parce que si tu es là, dans ta misère, c'est à cause d'elle, au départ... Faut pas l'oublier, ça !
On klaxonna derrière. Mameth regarda dans le rétroviseur et s'exclama :
- Il a de la chance celui là d'avoir à peine la trentaine et une belle gueule sinon je le faisais chier pendant un quart d'heure en roulant à 20 à l'heure. Je suis un peu au milieu de la chaussée, remarque...
J'ai très vite adoré aller en voiture avec Mameth. Et des voyages extraordinaires en voitures j'en fis un bon paquet !





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ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 6

 
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Semaine 6

Je me suis réveillé sur un coin de trottoir mouillé dans une petite rue dallée de grosses pierres plates séparées les unes des autres par des joints de ciment peints à la chaux blanche. La peinture était délavée et le blanc était devenu presque gris. Il tombait une petite bruine qui pénétrait le poil et le ciel était gris comme du plomb. Il n'y avait pas âme qui vive dans les parages. Tous les rez de chaussée des maisons étaient fermés, les fenêtres obturées par des volets de bois, les boutiques closes. Je suis arrivé au virage, là où se trouvait la fontaine sous un eucalyptus. Le resto de Patalina était ouvert. C'était le seul restaurant de l'île qui restait ouvert toute l'année, avec le café de la place, une fois la saison touristique finie. Sous les canisses ruisselantes de la terrasse censées protéger du soleil, trônait la vieille chatte borgne Kali et ses trois fils maigres et agressifs, tapis sous les tables et les chaises qui avaient été repliées et entassées dans un coin.
- Dégage de là, fils de pute, me lança le roux au yeux tranchants comme une lame de rasoir.
- Salut bandes de clochards, répondis-je, sans m'attarder.
Si la mauvaise idée leur prenait de quitter leur abri, j'étais cuit. Ils n'ajoutèrent rien et je pus continuer d'avancer sans me méfier. C'est vrai qu'ici j'attisais la jalousie. Tous les chats étaient misérables. De simples chasseurs de cloportes, de souris et de rats. Des espèces de nettoyeurs mal payés en retour qui ne bouffaient pas à leur faim. Ils en étaient réduits à vider les poubelles et à se faire chasser à coup de balai. L'été, ça allait encore, quand l'île accueillait les touristes et que les poubelles regorgeaient de déchets, mais à la basse saison, c'était la famine. J'avais une chance extraordinaire d'être tombé chez le seul type de l'île qui nourrissait correctement ses quatre chats. Il connaissait tous les chats d'Antisoros et savait à qui ils appartenaient. Quand dans la cour de la maison, Yannis mon maître, remplissait les quatre gamelles, il chassait à coup de balai les chats de ses voisins. Il ne nourrissait que les siens. La maigreur
squelettique du tout venant ne rendait pas mon maître plus compréhensif. Il tapait du pieds et filait des torgnoles à tous ces chats mendiants pour que les quatre siens puissent manger à leur faim.
Yannis Pantapoulos vivait seul, dans une petite maison confortable, étroite et haute de deux étages. Il y avait plusieurs mois que Yannis m'avait trouvé ratatiné contre un muret du camping, pas loin de l'olivier centenaire qui marquait l'entrée du petit port, au fond de l'anse de San Iorgos. Un paysage de carte postale.
C'était fin Septembre, quand le vent commence à fraîchir en apportant des orages. Le camping lui appartenait. Il était venu nettoyer, ranger et fermer le bar, la cuisine et les sanitaires. Et puis il avait eu envie de faire un tour sur la plage avec un sac plastique pour ramasser les dernières cochonneries laissées par les estivants. En longeant le mur de pierres qui séparait la plage et le port, du camping, il me vit,
applati à l'abri, entre deux pierres.
- Et d'où tu viens, mon pauvre petit ? Si tu restes là, tu ne vas pas faire long feu !
Je l'ai regardé avec des yeux effrayés et fatigués, tout à fait d'accord avec lui. Yannis me prit dans ses mains, me caressa et me laissa ronronner.
- Encore des salauds qui t'ont perdu, loin du village !... Ou ta mère aux mamelles vides peut-être... Obligée de t'abandonner ...
Il me reposa et alluma une cigarette en me scrutant comme un objet de valeur.
- Allez, dit-il, j'ai juré pas plus de quatre chats dans ma maison. Tu feras le quatrième. Tu me plais. Et puis la main de Dieu t'a mis sur ma route. Tu es très beau. Jet'embarque, c'est mon jour de bonté et toi tu as de la chance que je sois passé par là.
Il me reprit et me glissa entre son tricot de corps et sa chemise. J'ai fait tout mon possible pour ne pas sortir mes griffes et m'aggriper maladroitement à lui. J'étais tout
jeune et je griffais par réflexe, à tout bout de champ. Je ne voulais surtout pas me faire mal voir. Si ce type changeait d'avis, c'était une de mes vies qui partait en fumée avant d'avoir commencé.
J'ai traversé une partie de l'île à moto, caché dans la chemise, pour atterrir enfin
chez Yannis. Quand Yannis Pantapoulos me déposa sur la table de la cour, sous la charpente d'une tonnelle dont la toile avait été retirée, il me montra au trois autres vieux chats qui dormaient sur le banc de ciment blanc, le long du mur qui portait les portiques de la tonnelle.
- Lui, c'est un tout jeune, les vieux... Réveillez vous, bande de dormeurs séniles !
Les trois chats portaient un collier. J'appris plus tard que c'était un insigne honneur, une signature, une marque d'attention exceptionnelle.
Avec ça autour du cou, tout le monde à Antisoros savait d'où on venait et qui on était. Personne n'aurait osé nous faire la peau, sauf peut-être les fils de la vieille et presqu'aveugle Kali.
Le chat gris s'avança, sauta sur la table et vint me renifler. Je ne bronchais pas. Il me lécha entre les deux oreilles.
- Bon, ben si ça commence comme ça, ça va bien se passer alors... Si Le Brigadier te supporte, tu vas avoir une belle vie chez Yannis ! Pas vrai les vieux?
Yannis rigola d'un rire crasseux à force de trop fumer.
Après Le Brigadier, arriva une vieille chatte noire qui avait de magnifiques bottes blanches. Elle me donna quelques coups de pattes et écouta mes petits miaulements plaintifs pendant que je me ratatinais. Elle s'assit ensuite à côté de moi, sûre de m'avoir fait comprendre qu'il était hors de question que je lui manque de respect. Le dernier des trois chats de Yannis, fauve et noir, à poils longs, me dédaigna et partit vers la maison. Il était bien plus jeune que les deux autres et avait sans doutepensé rester éternellement le cadet de la confrérie. Mais à cause de moi, soudain, la fête était finie.
- Onassis, viens donc voir le petit nouveau!
En entendant son nom, le chat se retourna vers son maître mais se remit en chemin.
Celui la, c'est une tête de mule !.. Il ne veut pas de toi ! Tu n' auras qu'à le fréquenter de loin... Pas vrai, Bradpitt ?
Yannis éclata de son rire encrassé qui aurait pu fracasser les murs de la cour.
- Ca te va drôlement bien dis donc Bradpitt... Voilà! Toi, c'est Bradpitt, et tu es ici chez toi.
Yannis Pantapoulos tourna les talons et revint plus tard avec un bol rempli d'eau et un autre de restes de chair de poisson frit. Entre temps, le Onassis roux et noir, était revenu me reniffler et me dire sans détour qu'il était le chef et comptait bien le rester. Si je l'écoutais au doigt et à l'oeil on serait les meilleurs amis du monde. Ici c'était la
jungle, ça castagnait dur quand on sortait de cette cour et que le vieuxavait le dos tourné. Beaucoup de chats avaient perdu inutilement leur vie, ou dans le meilleur des cas, leurs yeux ou leurs oreilles. A cause de nos colliers on nous fichait à peu près la paix, mais on n'était pas à l'abri d'un traquenard. Surtout que sur cette île, on nous détestait. Nous étions les chat de Yannis Pantapoulos et on le haïssait.

C'est quand le soir fut tombé que je compris un peu mieux qui était ce Yannis Pantapoulos chez qui j'avais atterri. Mais il me fallut bien plus de temps pour découvrir les raisons de cette haine, le secret...




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ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 5




Semaine 5

C'était peut-être le lendemain ou le surlendemain, et je dormais dans le salon à ma place préférée, contre le coussin de soie sur le canapé, quand Onaké rentra dans la pièce et hurla au Colonel sa mère qu'elle ne voulait pas être dérangée. Elle ferma la porte. Elle alla directement au piano sans me regarder, s'assit sur le tabouret blanc et posa ses mains au dessus du clavier. Onaké tremblait de la tête aux pieds. C'était
imperceptible mais moi je le sentais très bien. Par contre le tremblement de ses mains était beaucoup plus visible. Elle essaya de jouer mais elle n'y parvint pas comme si quelque chose la paralysait. Elle se précipita vers moi. Sa main tremblante me saisit.Onaké se laissa avaler par le canapé moelleux.
- Je suis malade Petit Tigre et bientôt je ne pourrai plus jouer. L'année dernière, c'est seulement quelquefois la nuit que je me réveillais en tremblant, les mains engourdies. Il me suffisait de boire un verre d'eau et de bouger un peu et tout rentrait dans l'ordre. Les tremblements s'arrêtaient. Aujourd'hui, ça m'a pris en pleine séance d'essayage chez Mishimura. Tout d'un coup, devant le miroir. J'ai senti quelque chose d'incontrolable m'envahir. Je suis partie aux toilettes. L'eau fraîche m'a un peu calmée. J'ai retrouvé l'équilibre mais mes mains ont continué de trembler horriblement. Je ne les contrôlais plus. J'ai prétexté un coup de fatigue et remis la séance d'essayage à un autre jour. J'ai planté le Colonel avec la couturière pour qu'elle discute des délais de livraison et j'ai filé dans la voiture. J'ai glissé les mains dans mes poches et j'ai attendu le Colonel en priant pour que cessent ces tremblements. Ils ont cessé quand ma mère est arrivée de mauvaise humeur, soutenant que je faisais de plus en plus de caprices. Et puis en arrivant ici, ça m'a repris. Je pense que j'ai tous les symptômes de Parkinson. Si c'est ça, je suis finie, Petit Tigre. Si c'est ça je n'ai plus qu'à me jeter par
la fenêtre. Si je ne peux plus jouer, je peux mourir.
- Mais enfin, me suis je mis à ronronner. Je viens d'arriver, Onaké. Tu es le commencement de ma seconde vie, c'est impossible de m'abandonner si jeune et de t'abandonner si facilement à la mort... Tu es si géniale !
En même temps que j'avais prononcé le mot "jeune" en langue chat, je sentis que j'avais beaucoup vieilli. Nous ne devions pas être le lendemain ou le surlendemain de mon arrivée ici, mais certainement plusieurs semaines plus tard. Je devais avoir de sérieux problèmes de temporalité. Maintenant, en effet, j'occupais toute la surface des genouxserrés d'Onaké, je débordais même et je n'étais plus perdu dans la
rigole de ses cuisses serrées.
Comme si mes ronronnements avaient été de puissants narcotiques, les mains d'Onaké se calmèrent d'un coup.
- Petit Tigre, oh mon Petit Tigre, regarde, tu es mon filtre magique, mon remède. Regarde mes mains, c'est passé... Peut-être qu'Onaké devient folle, peut-être que sa propre vie lui fait peur. C'est ça qui la fait trembler comme une feuille. Je suis folle et malade, Petit Tigre ?
Onaké tenait ses mains, paumes vers le ciel et doigts serrés, comme si elle faisait une offrande. Elle souriait, rassurée. La crise était terminée.
Elle se leva et entrouvrit la porte :
- Colonel ?... Tu m'entends ?... Peux tu me servir un thé vert bien chaud. Le thé vert au lotus d'Hishima. S'il te plait! Merci.
- Je demande à Kikou de faire chauffer de l'eau et je te le porte, répondit Colonel.
La mère d'Onaké arriva en tenant un plateau de laque noir où étaient posés une théière de porcelaine bleue et une gobelet assorti. Elle laissa le plateau sur le guéridon près du sofa et repartit. Une odeur de petit étang vert perdu dans les fougères sortit de la tasse remplie par Onaké.
Un doux parfum de promenade au grand air, en automne ou en hiver, quandl'air picote aux narines. Je fermais les yeux pour renifler ce breuvage de liberté. De longues minutes s'écoulèrent. Onaké vida son gobelet et l'odeur des forêts parcourue par le vent s'estompa. J'approchais mon museau pour sentir les dernières effluves.
- Gourmand! Murmura Onaké. Tiens chat gourmand, lèche mes doigts.
Onaké renversa le fond du gobelet, à peine quelques gouttes, sur ses doigts.
Délicatement je lapais le liquide délicieux qui ruisselait sur les longs doigts d'Onaké. Elle me caressa le museau en souriant et nous nous sommes endormis l'un contre l'autre.
Je vis alors arriver sur la corde tendue à travers l'espace infini du ciel, mon passeur, Ronrono Chapati.

Ronrono Chapati avait vraiment fière allure. Il était royal, beaucoup plus grand qu'un chat ordinaire, avec son pelage soyeux tacheté. Il avançait avec une souplesse extrême et son déhanchement devait renverser plus d'une femelle. Mais malgrè cette allure de pacha, il était avenant, bavard et d'une très simple gentillesse. Je lui dis que j'étais content de le revoir. En même temps je comprenais que chaque fois qu'il m'apparaissait, je changeais de posture, de prénom, de lieux et de maîtres. A mon air, Ronrono comprit que je regrettais de quitter Onaké.
- Ne t'inquiète pas, Lucien, tu y retourneras, tu la reverras encore Onaké. Onaké a une destinée très particulière que tu accompagneras. Je ne peux pas t'en dire davantage.
- Onaké m'appelle Petit Tigre.
- Oui. Mais sâche que pour nous, les passeurs, le prénom qui compte c'est le premier qui nous est donné par un humain. Mameth Levantre t'a appelé Lucien. C'est ainsi. Lucien c'est pas mal, tu sais. C'est original. Il y a tellement de Pompon, de Minou, de Noirot, de Soyeux et de Troulala...
- Crois-tu que Mameth Levantre va me garder?
- En ce qui concerne Mme Levantre, je ne peux absolument rien te dire, Lucien. Rien de rien. Elle est dans la liste rouge.
- Ah bon !... Et toi, ton prénom, il vient d'où?
- Du Bengale. Je suis un chat du Bengale et l'homme qui m'a appelé ainsi pour la première fois était le Maharaja de Mandalay.
- Je suis très fier Ronrono Chapati que tu sois mon passeur. Vraiment.
Ca me plaisait beaucoup d'avancer sur la ligne invisible des destinées qui me menaient d'une existence à une autre, guidé par un chat aussi exceptionnel. J'aurais voulu que notre conversation se prolonge. Je voulais lui demander qu'il me raconte qui était le Maharaja de Mandalay. Mais je n'eus le temps de rien. Je venais subitement d'entrer
dans ma troisième vie, sans même avoir pu dire au revoir à Ronrono Chapati.


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