" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 13

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 13



Semaine 13

Onaké Kikoni et moi, son Petit Tigre, avions quitté le luxueux hôtel de Kyoto. Nous y étions restés deux jours, le temps sans doute pour que Kikoné règle les modalités de location de la maison que nous allions occuper, dans les collines sauvages de Sagano, pas loin d'un petit couvent de chaume. Le directeur de l'hôtel et ses sous-fifres avaient salué le départ de Kikoné avec un profond respect. Tous lui avaient
souhaité la pleine réalisation de ses voeux les plus chers. Moi, j'ignorais ce qu'étaient ces voeux. Elle ne m'en avait jamais parlé. Le Kolonel avait appelé plusieurs fois. Kikoné refusait de lui dire où elleétait et affirma à plusieurs reprises son intention de quitter la scènemusicale. Dans ces moments là, j'entendais la voix du Kolonel gronder
dans le téléphone et en sortir comme la voix d'un fantôme. Elle était furax et rabaissait Onaké en la couvrant de tous les défauts de la terre. La dernière discussion s'était terminée par les menaces du Kolonel qui s'était heurté à la détermination de sa fille devenue indomptable.
- De toute façon, je te retrouverai Onaké et nous nous expliquerons de vive voix. Tu n'as pas le droit de saccager des années de travail, la patience de ton père et mon asservissement pour que ta carrière brille de mille feux. D'ailleurs, d'ici là, tu auras
certainement compris ton erreur et me supplieras de trouver de nouveaux contrats, en t'excusant pour ton immense bêtise.. Ta maladie n'est qu'une fuite, une marque de faiblesse...
Onaké ne voulait pas en entendre davantage. Elle coupa le Kolonel dans sa diatribe haineuse :
- Je ne changerai pas d'avis. Et si j'en changeais, bien que cela soit tout à fait improbable, tu ne seras plus mon imprésario. Tu redeviendras la mère d'Onaké et tu resteras tranquillement chez toi. Mais rassure toi, je ne changerai pas d'avis, je ne jouerai plus en concert. Au lieu de t'épuiser à me chercher, passe à la banque et considère les dispositions que j'ai prises avant de partir. Je ne te laisse pas sans rien mais ton train de vie, comme le mien, va subir quelques transformations fâcheuses. Je pense que tu ne pourras plus dépenser sans compter. MaitreKimura te contactera car je mets en vente l'appartement de Tokyo. La part qui te reviendra suffira largement pour te reloger ailleurs. Je te salue, Maman. Bonne fin de journée.
Le kolonel ne rappela pas. On déménagea tranquillement de l'hôtel et on arriva en taxi dans la petite maison qui se dressait à plusieurs centaines de mètres d'une grande ferme tenue par des moines. Plus loin encore on devinait sous les arbres, le couvent. La maison était minuscule et toute simple par rapport à l'appartement ultra moderne de Tokyo dans lequel j'avais grandi en compagnie d'Onaké. La porte d'entrée qui était une simple paroi de bois coulissante donnait sur un balcon qui faisait le tour de la maison légèrement surélevée sur des pilotis de pierres. A l'intérieur, il n'y avait qu'une pièce unique que des cloisons de bois et de papier pouvaient structurer selon l'usage, pour le bain grâce à un grand bac en métal, ou la cuisine qui comprenait un réchaud, un évier et une armoire à vaisselle. Les toilettes étaient à l'extérieur sous
l'appentis où était rangé du bois coupé en buchettes. Au centre de la pièce, il y avait une table basse et des coussins disposés autour d'une cheminée en pierre dont la hotte en métal montait jusqu'au plafond. Contre le mur de bois, sous un fenêtre, il y avait un grand coffre en bois laqué et un plus petit. Et puis à l'opposé, à un mètre de l'autre fenêtre, tronait un beau piano droit couleur d'ébène.
Kikoné laissa la valise à l'entrée, se déchaussa et avança sur les nattes tressées disposées sur le sol de la pièce centrale. Elle frappa des mains comme une enfant heureuse et comblée. Elle ouvrit le sac et me laissa m'en échapper.
- Voilà, dit-elle, nous sommes enfin chez nous, mon Petit Tigre. Maintenant plus rien ni personne ne m'empêchera de devenir la vraie Onaké Kikoni.
Quelqu'un appela au milieu du chemin qui menait à notre maison.
- Je suis là, Kitashiba, je viens d'arriver. La maison est superbe. Merci de me la confier.
- Heureuxque tu sois satisfaite, chère Kikoné. Je t'ai préparé une soupe chaude, du poisson frit pêché au lac et du riz. Dehors, sous l'appentis, au dessus de la cuisinière à bois il y a un grand chaudron plein d'eau. Quand tu le souhaiteras je te ferai chauffer de l'eau pour un bain. Je ne te dérange pas plus longtemps et te laisse avec ton ami le chat.
- Merci Kitashiba, merci pour tout. Demain je passerai te voir à la ferme et t'en dirai plus sur mon séjour ici. Je te souhaite une bonne soirée. Fais moi chauffer de l'eau, s'il te plait, avant de partir.
Le soleil commençait à décliner, allumant la forêt qui, après la ferme et le chemin, après une grande clairière cultivée et plantée d'arbres fruitiers, montait le long des petites collines environnantes.
Onaké rangea ses affaires dans le petit coffre. Elle installa ensuite le repas sur la table. L'air était doux, elle n'alluma pas le feu. J'eus le droit de m'installer sur un coussin àcôté d'elle. Tout en mangeant et en me caressant, elle se mit à me parler :
- Pas loin d'ici, Petit Tigre, vécut et mourut, la très belle et très pure Gio. Elle vivait à la cour de Kyoto. Un jour le Prince Taira, deuxième fils de l'empereur, la vit dans un jardin, sous les cerisiers en fleurs. Il tomba amoureux fou à la minute même où il la
vit. Il savait que c'était la douce épouse qu'il attendait. Mais le Prince devait obéir à son père qui avait arrangé un mariage bien plus honorable. Gio rejoignit le quartier des concubines. Le Prince passait toute ses nuits en sa compagnie, au point que l'épouse légitime et l'Empereur s'en offusquèrent. Un jour, des gardes vinrent chercher Gio pour la conduire, ici, dans le couvent. Deux jours plus tard, un garde
du palais se présenta et remit une lettre à Gio. C'était une lettre du prince Taira. Il lui demandait de l'attendre. Il lui promettait de venir la chercher quand il aurait réussi à faire fléchir son père. Il lui jurait un amour éternel et lui demandait d'être patiente. Le premier mois, le garde apporta à Gio deux missives du Prince, le mois suivant encore deux et le mois d'après une seule. Ensuite le garde ne revint plus. Quand l'été s'en alla, le ventre de Gio s'arrondit. Elle était enceinte. Elle envoya une lettre au Prince mais ne reçut aucune réponse. Son coeur s'emplit d'une infinie tristesse mais elle n'arrivait pas à croire que son Prince l'avait oubliée. Tous les soirs elle allait s'asseoir sous les cerisiers et pensait à lui. Elle lui envoyait ses pensées les meilleures, s'imaginant que son souvenir traversaient les champs et les forêts pour arriver jusqu'à lui. Mais rien, jamais plus, ne vint du palais. Pas une lettre, pas un signe, pas un mot. Gio patientait, priait avec les moines et rêvait qu'un jour le Prince viendrait la reprendre. Il viendrait et la trouverait comme au premier jour sous les cerisiers. L'hiver arriva. Le ventre de Gio était rond comme la pleine lune, l'enfant allait naître. Alors un soir du neuvième
mois, un soir froid et glacial d'hiver, Gio alla s'asseoir sous le cerisier sec aux branches noires. Elle pensait que le Prince pouvait la voir et qu'il viendrait la chercher pour la mettre à l'abri dans ses bras. Elle attendit, laissa tomber la nuit sur elle comme une couverture et s'endormit. C'est un moine qui s'appelait Kitashiba qui la découvrit
au petit matin, momifiée par la froidure, sans vie, et recouverte de givre, les mains sur son ventre rond. C'est ce matin là que le Prince arriva. Les cendres de Gio et de son enfant reposent dans une urne du couvent.
Une larme coulait sur la joue d'Onaké.
- Je suis venue ici, Petit Tigre pour composer une sonate. La sonate de Gio. Kitashiba est le demi frère de mon père et c'est mon père qui m'a raconté l'histoire de Gio. La sonate de Gio sera l'oeuvre de ma vie.
Maintenant je savais pourquoi on était là, perdus si loin de Tokyo. Je comprenais
pourquoi le piano était là. Je pensais à Ronrono Chapati, son histoire, à mon Maitre Yannis Pantapoulos et je me disais qu'aux quatre coins du monde, cette chose que les hommes appelaient amour les faisait autant vivre que mourir.


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