" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 15

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 15



Semaine 15

Ronrono Chapati vint me rendre visite dans l'appartement de Mameth, rue des Remparts. Mameth était partie à Mallorca, laissant la maison pareille à une coquille vide. Un lourd silence flottait dans chaque pièce, comme un gaz asphyxiant. Guillaume qui avait pris la place de Mameth était un garçon très occupé qui ne passait pas seulement son temps à draguer de belles étrangères russes mais qui donnait aussi des cours de japonais, de chinois et d'anglais à l'Ecole des Hautes Etudes
Commerciales pour gagner sa vie, quand il n'était pas interprète.
Autrement dit, il passait très peu de temps dans l'appartement avec moi. Une demi heure, le matin, au petit déjeuner, et quelques minutes, le soir très tard, quand il rentrait souvent imbibé d'effluves de parfums étranges, mélangés à des odeurs de tabac blond et d'alcool. Le jour où il était resté plus d'une demi journée dans les murs c'est la fois où son père lui avait rendu visite pour lui annoncer des nouvelles peu
réjouissantes.
Donc, je passais des heures à dormir, à bailler et à m'ennuyer. Dans mes songes, j'appelais Ronrono Chapati et ce dernier avait fini par m'entendre. Il était arrivé un après-midi pluvieux pendant que je somnolais sur la table de la cuisine d'où, de
temps en temps, je pouvais voir passer derrière la fenêtre des objets à plumes volants, tels que pigeons et corneilles. J'avais deviné un imperceptible craquement de plancher dans le couloir qui se déplaçait vers moi. Je n'avais pas bougé et avais seulement entrouvert une fente entre mes paupières. Ca me suffisait pour savoir à quel moment précis je devrais sauter sur la proie qui avançait vers la cuisine. A mon grand étonnement j'aperçus la haute stature de Ronrono Chapati venir vers moi.
Je me dressai sur mes pattes et osai à peine arrondir le dos devant mon maître vénéré.
- Bienvenue, cher Ronrono, quel bonheur de te revoir ? Chez qui vas tu m'envoyer ?
- Bonjour, Lucien, je ne te conduis chez personne, désolé. Tu dois rester ici quelque temps à te morfondre, mais la raison de cette solitude est que tu vas dans quelque temps affronter des réalités extrêmement perturbantes et douloureuses auxquelles tu dois être préparé. Comme d'habitude, je ne peux pas t'en dire davantage... En fait, je suis venu tout simplement te tenir compagnie. C'est aussi une des tâches qui
m'incombe.
- Quel bonheur d'entendre une chose pareille. Parfois, je me sens seul au monde au milieu des humains. Leur vie est incroyablement compliquée et j'aimerais retrouver ma mère et la simplicité des premiers jours de ma vie.
- Normal, Lucien, normal. C'est ce qui fait que tu es un animal à part, peu soumis et insaississable. Tu n'es pas totalement séduit par les hommes et tu rêves de les quitter un jour. Tu es un chat !
- Absolument, Ronrono, je suis cent pour cent chat... Etre comme toi un jour, voilà
mon rêve... mais je n'ai pas ta prestance et ton savoir !
- Ca viendra, ça viendra, Lucien. Ne t'inquiète pas. Les chats que l'on m'a confiés ont toujours été à la hauteur de leur destinée.
- Certes, mais moi, tu le sais, Ronrono, je ne suis pas d'une lignée extraordinaire. Je suis né dans une grange, à la campagne, sous des clapiers de lapins.
- Peu importe.
- Non, je n'aurai jamais ta démarche de prince.
- Tu auras ce que le destin met sur ta route et ce que tu sauras en faire. D'où crois tu que je viens?
- Des Indes, de chez un prince, tu me l'as dis! Tu vois bien que nos berceaux ne sont pas les mêmes.
- Au départ, mon histoire a plutôt mal commencé, tu sais.
- Raconte-moi, je n'attends que ça!
- En Inde, autrefois, il y avait un célèbre empereur moghol du nom de Shah Jahan qui aimait infiniment son épouse. Elle lui avait donné treize enfants quand un jour elle lui annonça qu'elle portait le quatorzième. Elle partit à la campagne se reposer quand une nuit, elle fut prise d'horribles douleurs, ne parvint pas à accoucher et mourut. On l'enterra dans un tombeau de terre rouge. Quand l'empereur désespéré arriva, il ne supporta pas l'idée de voir sa femme prisonnière de cette vulgaire glaise rougeâtre et ordonna la construction d'un mausolée merveilleux, à la hauteur de son amour, une construction que personne ne pourrait ignorer. A cette époque là, mon arrière grand-mère, était une chatte décharnée, affamée, qui rognait les rares déchets jetés derrière les cuisines. Elle vivait dans un village près duquel on construisait le mausolée. Quand le tombeau de marbre blanc fut terminé, elle était devenue très vieille et n'allait pas tarder à quitter le monde. Elle chercha longtemps un coin paisible pour s'éteindre et après une marche de quelques jours, elle arriva dans les jardins du mausolée. De somptueux jardins, aussi beaux que ceux dont on parle dans le Coran.
Elle pensa que c'était une belle mort pour une chatte si misérable. L'empereur était devenu un homme aux cheveux gris qui se tenait moins fièrement sur son cheval. Il venait souvent se rafraichir dans les jardins et parfois il s'isolait dans les murs du mausolée et parlait à sa femme disparue. Un soir où la tristesse l'étreignait
particulièrement, il vint prier dans le tombeau. La lumière commençait à quitter les murs. Quand il entra, il vit sur le sol de marbre tellementlustré qu'on croyait marcher sur l'eau, au milieu de la pièce, une petite chatte blanche au poil sale. Il s'approcha et se pencha sur elle.
Il n'avait pas le coeur en colère :
- Que fais tu là, pauvre bête ? Que fais tu dans la tombe de ma bien aimée? Demanda t-il à ma grand-mère chat.
- Je meurs, mon prince, je meurs, soupira la chatte.
- Non,hurla, l'empereur, je te l'interdis !... Je sais qui tu es. Tu es l'esprit de la reine Arjumand, mon épouse bien aimée. C'est elle qui t'envoie et tu ne peux pas mourir.
Mais la vieille petite chatte maigre s'en alla dans un soupir. L'empereur hurla de chagrin. Il revivait la mort de sa femme chérie. Il pleura toute la nuit et quand il
se réveilla au petit jour, il vit une chose incroyable. Près de la vieille chatte morte dormait une jeune chatte blanche. Cette chatte blanche, c'était la mère de ma mère et la fille de la chatte morte. La jeune chatte blanche avait cherché sa vieille mère malade et avait suivi sa trace jusqu'au mausolée.
Mais l'empereur vit là, un signe. Comme une résurrection. La reine sa bien aimée, était immortelle dans son tombeau blanc. A travers lui, elle ne mourrait jamais. Le souhait de l'empereur s'était réalisé. Le mausolée parlerait d'elle pour toujours. L'empereur sentit alors le terrible chagrin qui l'étreignait depuis de longues années quitter son âme. Son coeur retrouva la tranquillité. Il fit enterrer la vieille chatte dans les jardins, sous un amandier et fit amener la jeune chatte blanche dans son palais. Plus tard, quand ma mère naquit elle fut offerte au Maharadja de Mandalay... La suite,
Lucien, ça sera pour une prochaine fois. Il faut que je te laisse de nouveau à la solitude, mon ami.
Les jours suivants, je supportais beaucoup mieux le silence de l'appartement. Il me sembla que je me fortifiais et quand je me vis dans le miroir de l'armoire de Mameth, il m'apparut que j'étais devenu un chat à l'allure fière et déterminée. Il m'apparut que je commençais à ressembler un peu à mon maître et passeur Ronrono Chapati.


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