" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 41

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 41


Semaine 41

Onaké travaillait surtout la nuit. Elle dînait tôt, frugalement, avant que le jour ne soit tombé, puis elle partait au monastère souhaiter une bonne nuit à François La Salles. Il le lui avait demandé la semaine précédente. Il sentait ses forces l'abandonner et pensait qu'un de ces prochains matins il n'ouvrirait plus les yeux sur le monde. Après son réveil, il tenait à aller au bord du lac avec le moine Gio et Onaké. Il ne se baignait plus et le moine le tenait recroquevillé dans ses bras. Les eaux calmes, brunes ou verdâtres du lac, lui rappelaient la lagune de Venise. Quand il était là, dans les bras solides de Gio, il était tout près de Marco, emporté par un vaporetto imaginaire qui faisait défiler la ville magique. Pendant cette demi-heure, il ne souffrait plus. Son visage se détendait et il se sentait bercé comme un nourrisson contre la poitrine du moine silencieux.
L'après midi, Onaké partait au village et dans la maison de thé souvent déserte à ce moment de la journée, elle pianotait sur le clavier de son ordinateur et retrouvait
les rumeurs du vrai monde. Sa mère se remettait d'une mauvaise bronchite qui l'avait conduite à l'hôpital. Le Kolonel avait lâché prise et fini par accepter qu'Onaké quitte la scène. Elle n'avait plus cherché à savoir où sa fille se trouvait. Elle se contentait d'envoyer deux ou trois mails par mois et attendait qu'Onaké veuille bien y répondre. Mais ce qui faisait qu'Onaké allumait maintenant son ordinateur avec un pincement au creux de l'estomac, c'était le désir de lire un mail de Guillaume de La Luppa. Depuis son bref passage au monastère, elle attendait, un signe de sa part. Il n'y en avait eu aucun. Elle ne se désolait pas pour autant et attendait. Quelque chose lui disait qu'ils
partageaient tous les deux la même évidence. Ils étaient faits l'un pour l'autre. Ce n'était peut-être pas le moment, peut-être trop tôt, mais un jour, ce qui avait marqué leurs regards sans qu'ils s'en rendent compte, les submergerait. Tous les deux avaient une grande habitude de la patience et de l'attente.
Elle répondit au nouveau directeur de Pleyel qui voulait avoir des nouvelles de La Salles. Le notaire de La Salles disait avoir reçu le testament de François. Désormais tout était en règle. Elle reçut un compte rendu détaillé du conseiller bancaire qui
gérait ses affaires à Tokyo. Elle vérifia que le virement mensuel destiné à la communauté monastique avait bien été effectué. Il n'y avait aucun message de Guillaume La Luppa.
Onaké referma son portable et commanda un second bol de thé vert. Ce soir elle terminerait le troisième et dernier mouvement de la Sonate à Gia. Le premier s'intitulait "Présence de l'amour", le second "L'attente" et le dernier mouvement serait "La désespérance". Elle en connaissait le déroulement, le tempo, les surprises et la fin. Elle avait presque toutes les notes en tête. Celles qui lui manquaient viendraient d'elles même quand elle serait penchée sur le clavier, comme à chaque fois. Elle vit arriver la camionnette du moine Kitashiba qui s'arrêta devant la maison de thé. Il colla son visage au carreau pour regarder à l'intérieur. Onaké comprit qu'il la cherchait. Elle lui fit signe. Elle refusait de penser que François La Salles était mort sans qu'elle soit là.
- François va très mal, dit seulement le moine. Il faut rentrer sans tarder.
- D'accord, répliqua Onaké.
Elle posa quelques pièces sur la table et fit signe à l'employé qui rangeait des bols sur une étagère. Elle sentit que quelque chose de sa propre vie allait aussi mourir. Elle ressentit une tristesse infini, pas de peur contrairement à ce qu'elle avait toujours cru penser face aux choses qui finissent. Seulement une tristesse infini qui faisait vaciller tout ce qu'elle avait pensé être. Mourir ne l'effrayait pas.
C'est l'idée de devoir renaître qui la mortifiait.



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