" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 47

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 47


Semaine 47

Depuis l'arrivée de Chloé, Yannis Pantapoulos dormait encore plus mal que d'habitude, buvait deux fois plus de café et fumait cigarette sur cigarette. Chloé avait loué un studio sur le port mais déjeunait tous les matins au café où lui aussi venait siroter un frappé sans sucre et sans lait en attendant l'arrivée du bateau qui déversait une partie de sa clientèle. Dans le village les mémoires s'étaient réveillées. La jeune femme rousse en rappelait une autre qui avait fait des ravages quarante ans plus tôt. On se demandait qui elle pouvait être et si le ciel, avec sa venue, ne voulait pas annoncer le retour d'une nouvelle catastrophe imminente. Mais on restait circonspects et on la servait correctement car elle était une touriste qui ne comptait pas à la dépense. Elle laissait des pourboires généreux et vivait simplement.
Elle sortait peu le soir et ne fréquentait ni les bars, ni les boîtes de nuit. Elle dînait tard dans les meilleurs restaurants de l'île et prenait son temps pour manger. Elle traînait à table, le téléphone à l'oreille. Si elle n'avait pas été rousse et belle comme celle qui avait précipité la femme de Pantapoulos et son fils dans les profondeurs de
la mer, elle aurait été la touriste parfaite qu'on aurait choyée plus que de raison.
Yannis se faisait un devoir de faire semblant de rien. Il continuait d'aller boire son café frappé et descendait la rue avec moi, raide comme la justice. Il sentait bien que les regards qui jusqu'alors le fuyaient, le fixaient maintenant avec une haine ravivée sous la visière des casquettes mais il faisait celui qui ne se rendait compte de rien. Ce matin il avait pris une décision qui risquait de mettre le feu aux poudres. En enfilant son pantalon et en ajustant les bretelles il me marmonna, la cigarette au bec:
- Je vais lui parler, Bradpitt. Je vais lui demander d'où elle vient et lui dire qu'elle me rappelle quelqu'un. Tantpis s'ils veulent me tuer après. Je les emmerde.
- Mais s'ils te tuent, que vais je devenir ? Ils vont m'étriper aussi ! Pensai-je
Comme s'il m'avait entendu, Yannis, mon maître poursuivit :
- Tu te cacheras au camping s'il m'arrive quelque chose et le yougoslave te donnera à manger. Si tu sais y faire avec lui, il t'emportera dans son foutu pays..
- Oui maître, répondis-je.
Je sortis avec lui et descendis la rue principale le plus digne possible pour lui faire
honneur. Je l'aimais, Pantapoulos. Arrivés au café du port on s'installa à notre table habituelle. Costa, le patron, ne nous décrochait plus un mot. C'était la fille de salle qui apportait le café à Yannis. La fille de Mameth arriva un peu plus tard que d'habitude. Elle avait l'air un peu chiffonné de quelqu'un qui a mal dormi. Il commençait à faire très chaud. L'été grec s'installait comme une couverture de plomb au dessus de l'île. Passé dix heures de la matinée, il fallait se réfugier dans les maisons, volets clos, ou s'abriter entre deux baignades sous les tamaris de la plage qui cernaient la baie de sable. Chloé vint s'assoir derrière nous. La serveuse arriva immédiatement pour prendre sa commande. Costa n'en perdait pas une. Il avala de travers quand il vit
Yannis Pantapoulos se retourner et incliner le torse vers la jeune femme qui sourit.
- Yannis Pantapoulos dit il. Je suis le propriétaire du camping. Nous avons les mêmes goûts. Vous venez ici tous les matins, comme moi.
Il écrasa sa cigarette et lui sourit.
- Oui, répondit Chloé en anglais. Ca me calme de regarder la mer et les allées et venues des bateaux.
- Vous n'êtes pas anglaise, n'est ce pas?
- Non, française.
- Ah ! soupira Pantapoulos qui en était sûr. Et de quel coin?.. Je vous ennuie avec mes questions ?
- Pas du tout. En fait je ne vis pas en France. J'étais en Inde avant d'arriver en Grèce.
- Ah ! soupira encore Yannis qui perdait pieds et ne savait plus quoi demander.
- C'est un drame qui m'a amené ici continua Chloé. L'homme que j'allais épouser a été tué dans un attentat, la veille de notre mariage.
Yannis alluma une cigarette en disant :
- Vous permettez ?
- Oui, oui. Dit-elle. C'est ma mère qui m'a dit de venir ici. J'étais sur une autre île où nous devions nous marier.
-Je vois, coupa mon maître. Vous deviez épouser le riche indien qui a fait construire un palace tout écolo sur Kifinos? J'ai lu ça dans le journal. Il y avait votre photo. Et votre mère comment se fait-il qu'elle connaissait Soros.
- Je crois qu'elle y est venue très jeune et qu'elle s'était bien amusée. Mameth était une jeune fille délurée pour l'époque.
- Mameth ? Murmura Yannis, les yeux perdus dans la mer. Mameth ? Elle s'était bien amusée... si elle savait.
- Oui c'est le prénom de ma mère. Un prénom bizarre.
- J'ai connu votre mère, vous savez. Je l'ai même bien connue. Elle était au camping. Vous lui ressemblez beaucoup.. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, venez me trouver au camping. J'y suis presque nuit et jour. Ou ici tous les matins avant l'arrivée du bateau. Mademoiselle  c'est un bonheur de vous avoir rencontrée...
Mon maître se leva. Je m'étirais pour m'apprêter à le suivre quand Chloé me vit.
- Je crois que j'ai offert exactement le même chat à ma mère. En fait je suis une vilaine fille peut-être en train de payer très cher mon indiscipline et mon insolence !
- Vous ne payez rien du tout, mademoiselle. Et puis ce n'est pas à vous de payer quoique ce soit !
Yannis s'inclina et lui baisa la main qu'elle tendait.
- A bientôt, j'espère ! Dit mon maître en partant. A demain !
- Oui ! Répondit Chloé qui n'avait pas tout compris. Son anglais grec peut-être ?
Yannis fit monter dans sa camionnette quatre jeunes hirsutes qui avaient sans
doute passé la nuit sur le pont d'un ferry en provenance d'Athènes.
Il se tourna vers moi. J'étais assis sur le siège du passager.
- Tu vois, elle est revenue. Elle a envoyé sa fille. C'est pareil. On dirait que la boucle est bouclée, Bradpitt. Pauvre petite. Pourquoi le ciel lui a demandé de payer à elle ? Hein ? Elle n'y est pour rien dans tout ce qui s'est passé.


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