" MARIE BATAILLE auteur littérature jeunesse, livres pour enfants, presse, roman feuilleton: mai 2014

ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 60


Semaine 60

Tous les regards de l'île étaient de nouveau tournés vers Yannis Pantapoulos. Les langues se déliaient sur son passage. La fille rousse qui était arrivée il y a quelques semaines ravivait une vieille histoire. Personne ne se souvenait avec précision de Mameth et que c'était elle qui avait précipité la disparition de la femme et du fils Pantapoulos. Mais sa chevelure flamboyante rappelait malgré tout quelque chose, un détail qui avait dû être colporté à l'époque et que les vieux de l'île gardaient en mémoire. 
Avec le temps, l'affaire Pantapoulos était devenue, pour la jeune génération d'Antisoros, plus simplement, l'histoire d'un type qui avait trompé sa femme avec toutes les étrangères qui passaient au camping. C'était l'histoire d'un jeune marié qui n'avait pas su se tenir et respecter sa famille comme c'était important de le faire autrefois. Il n'avait pas été discret, il n'avait pas été correct et il avait conduit son épouse au désespoir. Depuis, le déshonneur pesait sur lui et pèserait sur lui jusqu'à sa mort. Yannis sentait bien que ses déplacements étaient de nouveau surveillés. 

Pantapoulos se sentait de nouveau haï et épié. Il ne voulait surtout pas que Chloé en subisse les conséquences. Déjà tout le village savait qu'ils avaient dîné ensemble et pensait que le vieux dégueulasse manigançait quelque chose de pas très reluisant. Sans doute le démon de midi le tracassait-il et il rêvait peut-être de recommencer son cirque avec les étrangères de passage.On se remettait à raconter qu'il allait passer, autrefois, quelques semaines à Athènes, l'hiver, pour écumer les bordels du Pirée. Mais tout ce qu'on pouvait raconter sur lui n'étaient que des cochonneries qui ne l'atteignaient plus. C'est vrai qu'à une époque, il avait eu une relation avec une prostituée qui vivait à Plaka et qu'ils s'étaient payés du bon temps ensemble pendant plusieurs années. Et puis elle était tombée malade et était morte il y a six ou sept ans. Depuis, il ne quittait plus Antisoros et n'avait plus eu envie des femmes. De toute façon tout ça n'avait aucune importance. Dieu, lui, savait et avait pardonné. Il savait bien qu'il n'avait jamais été le mauvais bougre qu'on voulait qu'il soit. Il savait bien qu'Irina était une jeune-femme sensible et dépressive surtout depuis la naissance de Iorgos. Il savait que lorsqu'elle était monté dans la barque, elle ne voulait pas mourir, elle voulait juste revoir ses parents et se faire consoler. Elle voulait leur dire qu'il fallait qu'elle divorce de ce Yannis qui ne la comprenait pas. C'est tout. Il ne l'avait pas poussée au suicide. Dieu avait pardonné puisqu'il avait envoyé Chloé. Yannis avait souvent réclamé Mameth dans ses prières. Pour mettre les choses au clair. Mais le destin lui avait envoyé mieux: la fille de Mameth. 



Quand Chloé se réveilla, j'étais allongé sur le carrelage frais et je dormais à moitié. Elle me regarda et s'étonna
Mais qu'est ce que tu fais là, le chat ?... Incroyable ce que tu ressembles à Lucien... Tu es Bradpitt hein, le chat de Yannis ? Tu n'es pas au camping ce matin ? 
Je me suis laissé caressé. Ensuite Chloé se frotta la nuque et s'étira puis reprit sa conversation avec moi. 
- Le chat qu'est ce qui se passe dans ma tête ? J'ai peur... Ton maître m'attire comme un aimant....


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ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 59


semaine 59

Sébastien sortit de l'hôpital un mercredi après-midi. Il était palot et amaigri. Le chirurgien avait confié à Nounou Odette qu'il avait évité la mort d'un cheveu. Sa mère, son beau-père et les jumelles lui avaient rendu visite quelques jours avant sa sortie, quand son état ne nécessitait plus de soins particuliers. En les voyant, Sébastien avait eu peur qu'ils viennent le chercher pour le ramener dans son lieu de supplice et la fièvre était remontée le soir même, tenace jusqu'au petit matin. La nuit avait entraîné l'enfant à la limite d'un état convulsif, malgré les fébrifuges administrés.
L'infirmière en chef l'avait fait remarqué à l'interne de service qui l'avait mentionné dans le bulletin de santé destiné aux services sociaux. Le médecin avait noté :
" Présence familiale très anxiogène pour l'enfant. - et il avait souligné anxiogène- Eviter si possible toute visite pendant la convalescence.".
Nounou Odette avait été informée dès le lendemain.

Odette aimait bien cet enfant doux et rêveur qui pouvait rester des heures assis dans la cour de sa ferme sans rien dire ni rien demander. Comme les autres qui étaient passés chez elle avant lui, Pierre, Thibaud, Margot, Stella et Petit Jean, il avait subi et supporté sa dose de méchanceté et de bêtise humaine. Odette ne jugeait pas. Elle était là pour réparer si c'était possible. Odette savait très bien de quoi il retournait. Et elle s'en souvenait très souvent. Elle repensait presque tous les soirs au père Marcel, son père, veuf à trente huit ans et laissé en plan avec quatre enfants. Il était devenu mauvais, presque du jour au lendemain. Il s'en était d'abord pris aux bêtes qu'il bousculait à coup de galoches, puis aux deux garçons et aux deux fillettes. La petite Odette, la plus jeune des quatre, en frictionnant le soir ses bleus dans son lit, pensait que sa mère avait dû emporter avec elle tout l'amour qui avait uni la famille. Elle se
souvenait de la cuisine chaude et parfumée par le gratin de patates qui cuisait au four, des éclats de rire, du visage heureux et rougi par le froid de son père quand il rentrait de la grange où il avait été fendre du bois. Elle se souvenait du désert glacial qu'était devenu la pièce, la mère enterrée, des gueulantes du père qui claquait la porte au
retour des moissons en se plaignant qu'il en avait marre de bouffer de la soupe midi et soir, des pâtes molles et fadasses et des steaks hachés cuisinés par le frère ainé qui en prenait plein son grade. Elle savait ce qu'était le désamour et l'ingratitude. Il y avait des hommes qui ne supportaient pas le malheur. Il ne voyait pas les autres dons de la vie. Il ne voyait que ce que la mort leur avait pris injustement.

Odette ne s'était jamais marié. Ses frères et sa soeur, tous s'en étaient allés loin avec leurs conjoints et leurs gosses. Elle avait repris la ferme sans se poser de questions et c'était spécialisée dans la culture des légumes et dans l'élevage de la volaille de qualité. Les meilleurs restaurants s'approvisionnaient chez elle. Elle était secondée
par des gars ou des femmes en réinsertion qui restaient un trimestre, pas plus. Certains revenaient la voir régulièrement le dimanche pour déguster invariablement une volaille accompagnée de patates cuites au jus et de salades du jardin. Les invités amenaient généralement le dessert. Odette avait suivi une formation d'assistante sociale qu'elle avait abandonnée à la mort du père pour prendre la direction de la ferme laissée en héritage. Elle était satisfaite de sa vie. Avec le poids des années elle avait laissé tomber l'aide aux adultes et s'était tournée vers l'accueil des enfants en difficulté.
A peine revenu à la ferme, Sébastien s'était précipité dans la grange. Il se hissa sur l'échelle et écouta si un bruissement venait du foin entreposé sur le plancher de l'étage, comme le lui avaient prédit Ronrono et Le Chat. A mi hauteur, il vit un chaton se pencher vers lui, avec de grands yeux bleus éblouis et curieux.
- N'aie pas peur, chaton, c'est Le Chat, ton père, qui m'envoie. Et Ronrono.
Sébastien monta de quelques barreaux et attrapa l'animal qui se laissa faire. Il le glissa dans son anorak et traversa la cour de la ferme comme une fusée. Il entra dans la cuisine. Il n'y avait personne. Odette était partie donner du grain aux pintades. Quand elle revint, elle trouva Sébastien près de la cheminée. Il tenait dans ses bras une boule de poils endormie.
- Ah, ça mon petit, ça va pas pouvoir le faire ! Je suis allergique aux chats !
- C'est quoi allergique, Odette ?
- Je supporte pas. Je tousse, je pleure, je gonfle.
- Ah! dit Sébastien.
Il retenait les larmes qui serraient sa gorge à l'étouffer.
- Comment je vais faire alors ? J'ai promis....
- Tu as promis à qui ?
- A Ronrono Chapati et à son père qui m'a sauvé la vie. C'est un chat léopard qui est venu me voir à l'hôpital quand j'étais malade.
- Ah, d'accord! Alors ça change tout, bonhomme. On va certainement trouver une solution.
- Oui s'il te plait, Nounou Odette, trouve une solution.
Odette regarda Sébastien en souriant. Sébastien venait de lui rappeler pourquoi elle était faite. Croire aux belles histoires et savoir trouver des solutions aux malheurs des autres. Sébastien serait sans doute le dernier gamin dont elle s'occuperait. Et la providence l'avait gâtée. Cet enfant était poète et il lui disait souvent ce qu'elle
souhaitait entendre.


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ROMAN FEUILLETON / la merveilleuse histoire de Ronrono Chapati / semaine 58


semaine 58

José de La Luppa terminait son oeuvre avant l'arrivée de la Faucheuse qu'il sentait se rapprocher de nuit en nuit, furetant aux environs, surmontant les obstacles et les fausses pistes. Elle allait finir par le trouver et il n'aurait plus qu'à s'incliner. C'était peut-être cette traque qui donnait à La Luppa un trait de pinceau magique, des couleurs d'une tendresse incomparable, de la grâce. La trentaine de tableaux qui
s'adossaient les uns contre les autres dans un coin de sa chambre étaient tous d'une facture nouvelle. C'était du La Luppa jamais vu et sans doute le meilleur. C'est d'ailleurs ce qu'il se disait en peignant :
" J'ai gardé le meilleur pour la fin".
Il n'avait plus peur de rien. Les formes et les couleurs faisaient la loi. Il ne refusait rien, il les laissait parler à leur guise. Il n'avait même plus peur de ne plus se
souvenir de qui il était. Au début de la maladie, l'idée de ne plus savoir son nom le glaçait jusqu'à l'envie de vomir. Et puis une conversation avec le père directeur de l'abbaye l'avait tranquillisé. Il avait fait ce que le père Romero lui avait conseillé. Sur un carnet il avait écrit son nom, sa date de naissance, une partie résumée de sa
vie, le nom de sa femme et de ses enfants, leur âge, le sien, son lieu de naissance, les endroits où habitaient ses proches, leurs adresses et le nom de son agent et des galeries qui exposaient régulièrement ses toiles. Il avait suspendu ce carnet avec une ficelle et une pince à linge au dessus de son lit et le père Romero en avait fait une copie qu'il gardait dans son bureau. Depuis, il ne s'était plus paniqué en évoquant le fait qu'un matin il risquait d'avoir tout oublié de lui même.
Le révérend père directeur venait lui rendre visite régulièrement, deux fois par jour et le reste du temps, la communauté veillait sur lui, jetant un coup d'oeil discret par la
lucarne de sa cellule, ou veillant à ce qu'il se protège du soleil, du froid, de la pluie ou de la neige quand il restait dehors. En quelques mois, La Luppa avait pris une allure de vieil homme. Il s'était voûté, son regard était moins vif et perçant, sa démarche plus molle. La catastrophe qui avait précipité son futur gendre indien dans la mort, le
mariage annulé a l'instant où il bouclait sa valise, la voix triste et déshumanisée de sa fille chérie qui lui demandait de ne surtout pas venir, tout ce fiasco l'avait ébranlé profondément. Il avait cru que la maladie allait le précipiter dans le gâtisme mais c'est physiquement qu'il avait accusé le coup. Il vérifiait depuis, chaque soir, que le carnet était toujours bien fixé au dessus de son lit. Il avait demandé au révérend père que personne ne sollicite un droit de visite. Même pas sa femme, surtout pas elle, ni ses enfants. Et pourtant, il avait changé d'avis quand le père Romero lui avait annoncé que Guillaume, son fils, insistait pour le voir.
Guillaume n'était pas un emmerdeur. S'il insistait c'est qu'il avait besoin de lui parler. Puisqu'il pouvait encore l'écouter et comprendre, il céda.
La Luppa reconnut son fils qui avançait dans les allées du jardin du cloitre. Il l'attendait installé sur le banc de pierre, à l'ombre des colonnades, en compagnie d'un moine jardinier qui se leva et le quitta en apercevant la silhouette du jeune-homme.
La Luppa voulut se lever pour embrasser son fils mais Guillaume lui posa une main sur l'épaule en disant :
- Reste assis papa. Comment te sens tu ?
- Ca va. J'ai du mal à me repérer dans le temps et dans les lieux mais je ne suis pas complètement gaga. Je peux peindre et je t'ai reconnu...
Qu'est ce qui me vaut cette visite ? Rien de grave j'espère.
- Non, rien de grave. Je voulais juste te confier quelques petites choses importantes que tu puisses emporter dans l'éternité pour te distraire en pensant à moi.... Des choses qui me concernent mais que tu devrais savoir tant qu'il est encore temps.
La Luppa regarda son fils avec tendresse. Il n'avait rien de la brutalité de sa mère et de sa soeur. Il était attentionné comme lui, diplomate et charmeur.
- C'est gentil, fiston, je t'écoute.
Guillaume sortit une photo de son portefeuille et la tendit à son père.
- Une chinoise?
- Non, une japonaise.
- Ma future bru, c'est ça?
- Je ne sais pas si on va se marier mais je vais vivre avec elle. C'est l'amour de ma vie. Le premier. L'unique peut-être. Ca va te paraitre idiot, mais je voulais que tu la vois, que tu la connaisses, que tu saches que j'étais amoureux d'elle. Je voulais te le dire en face. Je voulais te revoir papa.
La Luppa sentit le souffle glacial de la Faucheuse se rapprocher. Guillaume savait donc aussi qu'elle n'était plus très loin de son but.
- Tu as bien fait de venir, d'insister, fiston. Ca me fait un plaisir fou de te voir. Ca me redonne de la force pour tenir encore un peu. Viens. Je vais te montrer mon travail. Je
crois que c'est ce que j'ai fait de mieux.
La Luppa se leva et demanda:
- Qu'est ce qu'elle fait la japonnaise?
- Elle s'appelle Onaké et elle est pianiste.
La Luppa s'enfonça dans ses pensées et marcha les mains jointes dans le dos.
- Onaké Kikoni ?... Celle qui a tout planté un beau matin, fichant sa garce de mère dans un beau pétrin ?
- Oui. Tu la connais ?
- Pas elle, mais le Kolonel, oui. C'est comme ça qu'on l'appelait non ? Le Kolonel ?
- Oui.
- On s'est rencontré une fois à Madrid et elle m'a acheté une toile. " Le crépuscule des dieux"... Une emmerdeuse.
Guillaume se raidit. Ils étaient arrivés dans la cellule de La Luppa qui avait aligné les principales toiles le long des quatre murs. Il dit à voix basse, pour lui :
- Je suis heureux que tu vives avec une artiste.
- Papa, c'est fantastique. C'est superbe.
- Je crois que je suis enfin arrivé à montrer ce que je voyais du monde.
Guillaume restait aimanté devant chaque tableau. Il tournait le dos à son père qui s'était assis sur le rebord du lit.
- Papa ... c'est vraiment une réussite. Je suis sans voix.
Guillaumese retourna les yeux brillants de fierté et d'amour. La Luppa était
renversé sur le lit. La Faucheuse l'avait retrouvé. Elle avait dû suivre les traces de Guillaume. C'était très bien ainsi. Elle l'avait enlevé en bonne compagnie. La Luppa était parti heureux vers le néant.



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